En amont d’Emir Kir ou quand la politique mêle les pinceaux

Felice Dassetto

25 janvier 2020

L’exclusion du Parti socialiste du bourgmestre de Saint-Josse, Emir Kir, a fait pas mal de bruit.

L’argument officiel donné par la Commission de vigilance du parti socialiste, présidée par le président de la section bruxelloise du PS Ahmed Laaouej, est celui de la rupture du « cordon sanitaire » à l’égard de l’extrême droite. Cette expression de « cordon sanitaire », qui évoque l’image d’une salubrité publique à sauvegarder, a été utilisée en Belgique à l’égard des partis nationalistes extrémistes, la Vlaams Block devenu Vlaams Belang.

La rupture consiste dans le fait qu’Emir Kir, bourgmestre de la petite commune de Saint-Josse, a reçu une délégation de maires de villes de Turquie en visite au Parlement européen. Parmi ces maires y avaient également deux élus membres du MHP (Miliyetçi Hareket Partisi -Parti d’action nationaliste), un parti considéré d’extrême droite. Ce parti est l’expression politique du mouvement dit des « Loups gris ».


Il me semble que l’accusation qui est faite au bourgmestre de Saint Josse d’avoir reçu la délégation de maires de villes turques, dont deux maires du MHP, est un peu légère. Elle permet d’ailleurs à M. Kir de répondre que cette délégation avait été reçue au Parlement européen sans susciter d’objections et de poser la question de savoir si le cordon sanitaire qui devrait s’appliquer à Saint Josse ne s’appliquerait pas au Parlement européen. Pour expliquer l’exclusion d’Emir Kir de PS on a évoqué également la « goutte qui fait déborder le vase » en rappelant entre autres l’absence d’Emir Kir du parlement lors du vote portant sur l’attribution de la catégorie de « génocide » au massacre des Arméniens qui a eu lieu en 1915-1916. Emir Kir s’alignerait ainsi sur la position officielle de l’Etat turc qui refuse cette appellation, bien que ce massacre ait eu lieu sous l’Empire ottoman. C'est une position dont il faudrait analyser les raisons. Car la persecution des Arméniers et des Assyro chaldéens, date de la fin du XIX° siècle. Elle est relancée sous le gouvernement "laïque" des "Jeunes- Turcs": ils ont pratiqué un véritable massacre de masse des Armeniens dans le but de purifier l'empire. On pourrait se demander si ces actions ne sont pas à comprendre la la culture " raciale" qui nourrit la vision du monde occidentale, 
du XIX° siècle fort influente dans des couches des élites de l'empire ottoman de l'époque, la même qui justifie la colonisation et celle qui justifiera la  "Shoah" quelques décennies après. Mustafa Kemal, après avoir pensé de suivre les accords du Traité de Sèvre  de 1920 qui prévoyaient entre autres  de juger les responsables de ces massacres de masse, il proclamera une amnistie générale en 1923 pour des raisons d'opportunisme politique, voulant ainsi consolider l'unité de la république turque à peine constituée. 

On évoque également pour expliquer la décision de la commission de vigilance du PS la pression des médias qui ont poussé aux cordes le PS pour qu’il prenne une décision dans ce sens.

Ces arguments et ces commentaires autour du cas Emir Kir éclairent des aspects de la scène politique-médiatique belge. Mais il me semble utile d’aller plus loin. Je pense en effet que se limiter à isoler et à personnaliser le cas d’Emir Kir c’est ne pas voir de quoi cet épisode est révélateur de la réalité et du devenir de la Turquie et des populations d’origine turque tant en Belgique que dans de nombreux autres pays du centre et du nord de l’Europe où cette population est implantée (Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Belgique, Alsace, Suède…). Pour cela, il importe d’élargir le regard et de faire un peu d’histoire du devenir politique et indissociablement religieux de la Turquie contemporaine et des populations turques en Europe et en Belgique.

Monsieur Kir est une figure caractéristique de la deuxième génération issue d’une famille immigrée ouvrière d’origine turque qui a grandi dans les années 1980-90. Sa famille se transfère de Charleroi (où son père a travaillé dans les derniers charbonnages) à Saint-Josse. Il commence des études de sciences politiques, sans arriver au bout. Cet homme au caractère bien trempé entame son militantisme social et politique dans le giron du parti socialiste au milieu des années 1990 lorsque la commune et le parti socialiste de Saint-Josse connaissaient encore la figure historique majeure de Guy Cudell, décédé en 199 (F. Dassetto, Immigration et politique locale. La commune de Saint-Josse ten Node, Louvain-la-Neuve, Sybidi papers, 1991). Il commence une carrière politique en 2000, d'abord à la commune comme échevin, ayant déjà obtenu un score électoral considérable, ensuite dans le gouvernement régional bruxellois comme secrétaire d'Etat, pour revenir à la commune après les élections de 2012 où il s'impose comme bourgmestre en raison de son succès éléctoral et de sa poigne. Emir Kir est un des premiers jeunes de la deuxième génération d’immigrés des années 1960-70 à entrer dans une carrière politique au sein des institutions politiques belges. Il est aussi le premier bourgmestre issu des plus récentes immigrations au sein des 19 communes qui composent l'ensemble bruxellois.

 

Un rappel de l’histoire du contexte idéologique et politique dans lequel a évolué Emir Kir ainsi que de nombreux jeunes de familles turques… et qu’il contribue à forger en tant que leader.

Pour comprendre le devenir contemporain des populations turques et les positions d’Emir Kir, il faut faire un bref rappel de l’histoire politique et religieuse turque, transférée dans les pays et les quartiers d’émigration et qui a marqué et continue à marquer le devenir des populations.

Cette histoire aux multiples facettes peut être ramenée à trois moments.

(L’histoire de la Turquie moderne est passionnante par sa complexité culturelle, politique et géopolitique qui la traverse depuis ses origines. Voir : P. Dumont, Mustapha Kemal invente la Turquie moderne, éd. Complexe, 1983, rééd. 1997 et 2006 ; H.Bozarslan, Histoire de la Turquie contemporaine, La Découverte, 2016 ; R. Anciaux, Turquie, Louvain-la-Neuve, de Boeck, 2017 ; A. Insel, La nouvelle Turquie d'Erdogan : du rêve démocratique à la dérive autoritaire, Paris, La découverte, 2015. Sur les rapports entre l’islam et l’Etat : T. Zarcone, La Turquie moderne et l’islam, Paris, Flammarion, 2004.)

 

Le temps de la fondation de la Turquie

Il est utile de rappeler le moment de la fondation du jeune Etat turc, même si cela nous ramène aux années 1920-30, car le ressort qui a amené cette fondation constitue la toile de fond des enjeux contemporains.

Le fondateur de l’Etat turc, Mustafa Kemal, avait conçu la nation et l’Etat turc à l’enseigne d’un modèle moderne et sécularise. Avec une poigne de fer, il a fait faire une cure de modernité forcée à cette société considérée enfermée dans le modèle politique ottoman, dans la tradition islamique et dans le conservatisme patriarcal considérés définitivement désuets et dont il faut s’arracher avec une rupture radicale. La religion n’est pas niée, mais elle est ramenée à une affaire privée et expulsée de sa visibilité dans la cité. Mustafa Kemal donne naissance au premier état « laïc » du monde musulman. On a parlé d’une véritable « révolution kémaliste ». En créant en 1923 la nouvelle République de Turquie, il invente une histoire, une langue (le turc écrit avec caractères latins), des institutions et un droit qu’il emprunte à des modèles de droit de pays européens. Kemal sera élu et réélu président jusqu’à sa mort en 1938. En 1934, il sera nommé par le parlement le « père des Turcs » (Ataturk).

Le moment historique de la création est celui des années où les nationalismes s’expriment avec vigueur. Dans cette ambiance et dans la fierté propre à un état jeune, l’idée nationale s’exprime avec vigueur. En Turquie, elle est alimentée également par des intellectuels tels le sociologue Ziya Gökalp, penseur et inventeur de l’identité nationale turque. Elle est d’ailleurs inscrite dans un ensemble plus large que le seul périmètre du jeune Etat. L’identité turque est vue dans l’ensemble de l’aire turkmène (on parlera de panturkisme), voire plus largement dans un ensemble linguistique qui, selon les théories de l’époque réunissait les peuples de langue turque et de langues finnoise et hongroise constituant un ensemble appelé « touran » (on parlera de pantouranisme), différent de l’ensemble des langues sémitiques et de celles indo-européennes. Mustafa Kemal cultivera cette identité nationale, créant des « foyers turcs », dont Ziya Gökalp sera un des penseurs.

C’est dans le prolongement de ces « foyers turcs », qui dans l’après-guerre se qualifieront aussi d’ « idéalistes », que prendra naissance, notamment sous l’impulsion du colonel Alparslan Turkesh, le mouvement des « Loups gris », fondé au début des années 1970, duquel prendra naissance le parti MHP, dont on a parlé plus haut en lien avec la visite des maires de ce parti faite à Emir Kir. Turkesh, à la différence d’autres courants hypernationalistes, n’exclut pas l’islam qu’il considère comme une composante de l’identité nationale turque.
La curieuse appellation imagée des « loups gris » s’inscrit aussi dans cette construction historique nationale. En effet, dans les années 1920, dans le but d’alimenter les identités pré-ottomanes et pré-islamiques, les folkloristes font revivre un mythe : le fait historique du peuplement de l’Anatolie par la migration de tribus d’Asie centrale est coiffé d’un récit narrant que ce périple migratoire aurait été guidé par un loup. Les « loups gris » s’approprieront de cette image pour signifier que leurs idées nationalistes, sur la pureté de la nation turque et contre les Kurdes et les Arméniens ainsi que contre la gauche, guident le peuple turc.

Les années 1920-30 sont également les années où se forge l’idée d’un « Etat fort » qui a la capacité d’orienter les populations (entre autres par les moyens de communication de masse), de les contrôler et de maîtriser le développement économique par la planification. Les cas extrêmes sont l’URSS et les fascismes. En Turquie, le Parti républicain du peuple fondé par Kemal est instauré comme parti unique. Le pluralisme politique est muselé dans un consensus national.

Mais il y a une opposition à la modernisation kémaliste. Elle provient surtout de courants religieux et de confréries mystiques. Elle est également réprimée. Des leaders religieux sont emprisonnés ou sont mis en résidence surveillée. C’est le cas entre autres du leader d’origine kurde Saïd Nursi, mystique engagé et fondateur du mouvement qui porte son nom (Nurgiu), d’où est née la branche actuelle fondée par Fetullah Gülen, ennemi de l’actuel président et dont nous reparlerons.

Kemal comprend que le nouvel Etat, pour maintenir son projet de modernité laïque, ne peut pas ignorer la dimension religieuse islamique qui imprègne fortement la société turque, mais qu’il doit la contrôler. Il doit en somme inventer une fonction qui prolonge celle du Cheikh el-islam présent dans l’Empire ottoman. Ainsi, une Direction des Affaires religieuses(Diyanet İşleri Başkanlığı) est créée dès 1924 et est inscrite dans la Constitution. Elle est rattachée au Premier ministre. La Diyanet, comme on l’appelle couramment, contrôle les publications religieuses, l’organisation du culte, les formations des ministres et enseignants religieux. En somme, les religions sont tolérées à condition qu’elles restent à leur place et sous contrôle de l’Etat. L’islam est certainement en position majoritaire et dominante. Les christianismes, dont les anciens courants du christianisme, présents dans le territoire de la Turquie depuis le début de notre ère sont tolérés dans leur position minoritaire et sous contrôle. Toute propagande religieuse est interdite et sanctionnée.

On peut remarquer, en concluant ce point, que presque tous les ingrédients et les enjeux sont en place pour comprendre les débats, les tensions et les lignes de force du devenir de la Turquie et des populations : modernisation économique, identité nationale robuste, autoritarisme de l’Etat, tension entre courant laïc moderniste et exclusif du religieux et courant islamique plus ou moins moderniste ou conservateur, visée géopolitique. Quelques autres éléments s’ajouteront. A noter que les tensions  assez exaspérées entre vision religieuse et vision "laïque" datent du XIX° siècles, où une partie des élites ottomanes était fortement influencée, entre autres au sein des loges maçoniques par le positivisme d'Auguste Comte (cfr.Th. Zarcone, op.cit.: 70-108)

De l’après-guerre et début des années 2000

Mustafa Kemal décède en 1938. Le modèle de régime qu’il a mis en place reste en vigueur pendant les années de la guerre, dont la Turquie est épargnée grâce à la position de neutralité que l’Etat turc adopte. Mais à partir de 1947, après la Deuxième Guerre mondiale, la donne change. La crainte des appétits de l’URSS, le soutien économique américain, les besoins de développement économique poussent la Turquie vers le monde occidental : ce pays devient membre de l’OTAN et du Conseil de l’Europe.
Progressivement le modèle d’Etat fondé sur un parti unique est mis en question. S’ouvre ainsi un moment politique de tension, qui est encore la toile de fond de la Turquie contemporaine. Suivent plusieurs décennies de soubresauts politiques. Résumons rapidement les grandes lignes.

Quatre fractures traversent la vie politique. Celle socioéconomique entre des pôles économiquement avancés, notamment des grandes villes et des pôles ruraux. L’autre clivage est idéologique entre une vision libérale-capitaliste et une socialiste-communiste. Ces deux fractures sont communes à celles de nombreuses sociétés du monde. Mais deux autres clivages sont propres à la Turquie. Ils engendrent de véritables fractures. L’une concerne la position des minorités et en particulier de l’importante minorité kurde. Dans cette question est en jeu la définition de l’identité turque, exclusive et englobante de l’ensemble de la société ; elle est confrontée à l’identité kurde, qui entend s’affirmer de manière autonome et spécifique par sa langue, sa culture et, chez certains, recherchant l’indépendance. Une partie de cette population prend également la voie de l’action armée.

Un autre clivage, qui dans ces décennies engendre des ruptures, est celui religieux. D’une part il y a la vision laïque de l’Etat dans la tradition kémaliste et véhiculée par diverses forces politiques : l’historique Parti républicain du Peuple, et des variantes, plus social-démocrate ou libéral ou nationaliste. D’autre part, il y a l’émergence croissante de visions politico-religieuses plus ou moins assorties, selon les cas, d’une modernisation technique et d’un libéralisme économique. En effet, la Turquie n’est évidemment pas isolée du reste du monde musulman. Ainsi les référentiels islamiques, vont servir de base à la résurgence ou à la création de mouvements politiques-religieux qui puisent des idées à ce que les Frères musulmans envisageaient en Egypte et au Moyen-Orient ou de ce que Maulana Maoudoudi envisageait au Pakistanbien qu’ils suivent un modèle original turc. L’idée de base consiste à vouloir islamiser l’Etat dans divers domaines (entre autres la place de la religion au sein de la société, le droit familial, le port des signes religieux).

Dès 1950 le Parti démocrate, fondé par Adnan Menderes, gagne les élections et entame une politique de modernisation capitalistique assortie d’une volonté de restaurer la place de la religion dans l’espace public, tout en restant défenseur de la laïcité de l’Etat. Menderes reste au pouvoir pendant dix ans, réalisant une étape nouvelle de la modernisation capitalistique de la Turquie. C’est dans les années 1960 que commence l’émigration turque vers l’Europe qui est le fait d’une population rurale expulsée de l’agriculture par la modernisation et la mécanisation de celle-ci. Les besoins de main-d’œuvre en Europe (y compris en Belgique) et en Allemagne en pleine expansion (suite à l’érection du mur par l’Allemagne de l’Est qui a stoppé l’émigration de ce pays vers l’Ouest). La politique de Menderes amènera des tensions ; il sera renversé par un coup d’Etat militaire en 1960. Menderes sera condamné à mort par un tribunal militaire et pendu sous l’inculpation d’avoir violé la constitution. Ce coup d’Etat révèle le rôle central de l‘armée. Elle reste la gardienne du kémalisme et apparaît comme la dernière instance de régulation de la vie politique turque. Elle interviendra de nouveau en prenant le pouvoir avec la force en 1971 et en1980.

Car, entre-temps les alternances et les tensions continuent entre la droite et la gauche ainsi qu’entre des partis politiques d’origine religieuse et des partis laïques. Emerge également au sein de ces partis une aile à l’idéologie nationaliste prononcée, celles des Loups gris et du parti MHP dont nous avons parlé plus haut.

Ces coups d’état militaires, conduits au nom de l’ordre et de la laïcité, ont comme conséquence le départ de nombreuses personnes – militants politiques de gauche ou d’extrême droite ou militants de l’islamisme- qui cherchent un refuge politique en Europe. L’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas sont à l’époque les destinations privilégiées. Ces personnes, faisant preuve d’un activisme considérable, recréent dans les pays européens les organisations interdites en Turquie.

Ainsi, déjà entre 1973 et 1975, le leader politique religieux Necmettin Erbakkan, qui avait fondé en Turquie le Parti de salut national, alliance d’une vision nationale et d’une idéologie religieuse islamiste, supprimé à la suite du coup d’Etat, et qui est réfugié en Suisse, fonde dans les pays d’émigration une organisation : « L’organisation européenne de l’idéologie nationale » (Avrupa Milli Görüs Techkilatlarï, en abrégé Milli Görüs). A partir de l’Allemagne, cette organisation se répand dans l’ensemble de l’Europe. C’est un mouvement politico-religieux portant une vision conservatrice de l’islam et une idéologie politique visant à restaurer un état islamique en Turquie. Dans une démarche très proche du monde populaire, de nombreuses mosquées seront créées en Europe (ainsi qu’en Belgique et à Bruxelles) sous cette enseigne. Jusqu’en 2000 ce mouvement s’opposera aux mosquées créées par la Direction des affaires religieuses de Turquie.

Un autre mouvement, issu d’un courant d’une confrérie islamique puissante en Turquie et en Asie centrale, les Naqsebendi, le courant dit des Suleymanci, du nom du fondateur Suleyman Hilmi Tunaham, moins politique et plus spirituel, porteur d’un islam conservateur, s’implantera également. Plus tardivement seront les membres d’une autre confrérie, issue de la pensée de Saïd Nursi que nous avons mentionnée plus haut et animée par le leader Fetullah Gülen, s’implanteront également, mais de manière plus marginale et dans une stratégie plus élitiste.

Les nationalistes des Loups gris s’implanteront également, car ils seront aussi réprimés lors de ces coups d’Etat.

Les pays européens deviennent donc les arènes des confrontations et des clivages politiques et religieux importés de Turquie et agissants en fonction d’une action politique en direction turque. Ils deviennent souvent des lieux de reconstitutions des forces persécutées, comme c’est le cas du mouvement fondé par Erbakan dont nous avons parlé.

Parmi ces mouvements, les Milli Görüs, à la fin des années 1990-début 2000 seront les premiers à considérer que leur action en Europe doit s’adresser aux deuxièmes et troisièmes générations désormais résidentes dans un pays européen et en fonction de leur devenir européen. Mais leur action restera toujours tiraillée entre une action en fonction de la Turquie et une action en fonction de l’implantation des jeunes générations dans l’espace européen.

Les jeunes générations immigrées d’origine turque (dont Emir Kir) pendant ces décennies

 

C’est dans ce contexte, qu’en Belgique et en Europe, que grandissent les jeunes générations issues de l’émigration. Elles grandissent dans le contexte de chômage des années 1980 et se confrontent à une société bloquée tout autant que le pays d’origine est en crise poltiique et économique. Ces jeunes sont immergés et socialisés à l’identité nationale turque, dans certains cas à l’enseigne d’un nationalisme exacerbé. Ces générations voient l’intervention de forces politiques pour capter le vote immigré, car de plus en plus d’immigrés prennent la nationalité belge, mais gardent la nationalité turque. Elles assistent à une volonté d’emprise et de contrôle de l’Etat turc (indépendamment des régimes qui se succèdent), exercé par un contrôle policier, par les organes consulaires, par l’action de la Diyanet.

Ces générations voient également l’impact croissant des organisations religieuses : les mosquées se multiplient à partir des années 1990 par l’œuvre non seulement de la Diyanet, dont le siège officiel belge est installé à Schaerbeek, mais également des Milli Görüs et des Suleymanci. Une dynamique parallèle d’impact croissant de l’islam politique arabe et du salafisme s’observe au sein de la population du Maghreb. Mais les mosquées turques, à la différence de celles marocaines qui se limitent au culte et à l’école coranique, ont également une action qui s’adresse aux jeunes à travers des camps de vacances et d’activités récréatives. 

Entre temps, après 1990, les télévisions satellitaires, commerciales ou idéologiques, envahissent l’espace culturel et idéologique. La population marocaine connait un processus analogue, mais avec trois grandes différences : d’une part la scène politique marocaine est relativement peu structurée en Belgique ; d’autre part le conflit idéologico-politique est moins clivé et est plus diffus, un certain consensus se créant autour du religieux populaire et de la figure du roi ; et le contrôle de l’Etat est moins structuré (mise à part la période des « Amicales Marocaines » du temps du roi Hassan II dans les années 1970).

Globalement, le bloc religieux-politique, fait d’identité turque et d’identité islamique, sature culturellement l’espace de sens des lieux, des quartiers, des familles d’origine turque comme celui des autres familles musulmanes. Au sein de ces populations, les personnes porteuses de visions laïques ou celles kurdes sont minorisées, parfois avec des intimidations. Il en va ainsi du courant des Alévites qui peinent à affirmer leur spécificité dans ce grand raz de marée sunnite et national.

C’est dans cette ambiance de fond que le jeune Emir Kir entre en politique. Il le fait à travers le parti socialiste belge. Mais sa base électorale est nécessairement composée par les immigrés d’origine turque qui sont imprégnés par les dynamiques sociales et culturelles du contexte turc. Il doit forcément cultiver cette source de voix. Il choisit, ou est obligé s’il veut se maintenir en politique dans la circonscription électorale où il est actif, d’aller dans le sens des vents dominants. Le PS est heureux de disposer de cette machine électorale pourvoyeuse de voix. Emir Kir est présent et participe aux rassemblements, aux festivités et aux réseaux, en particulier ceux des courants politico-religieux.

Afficherait-il l’une ou l’autre préférence ? Certains disent qu’il serait proche des Loups gris, donc d’une identité nationaliste exacerbée. Il me semble que ces accointances n’ont pas été prouvées, mais certainement il est porteur, comme une large majorité de la population d’origine et de nationalité turque, d’une forte identité nationale. Il semble également afficher une ouverture religieuse sans pour autant s’identifier fortement au religieux.

Le grand tournant AKP des années 2000 et ses impacts sur les populations turques en Europe et en Belgique

Mais dans cette histoire de la Turquie et des Turcs en émigration, un grand tournant s'opère à partir des années 2000.

Nous avons vu comment pendant les années 1990 l’islamisme politique gagne partout du terrain dans le monde musulman. Il gagne du terrain également en Turquie, malgré de multiples soubresauts. L’islamisme politique a le vent en poupe. L’Arabie saoudite conduit le salafisme au succès. La Ligue islamique mondiale, créée déjà dans les années 1960 et riche de pétrodollars, le diffuse à l’échelle mondiale. L’Organisation de la Conférence islamique, sous égide saoudienne, constitue une sorte d’ONU des pays musulmans. L’éminent universitaire turc Ekmedellin Ihsanoglu, membre de la droite nationaliste islamiste, en est nommé secrétaire général. La Turquie, en même temps qu’elle accroît sa pression pour devenir membre à part entière de l’Union européenne, tisse des liens avec les grands courants islamiques, qui s’affirment sur le plan géopolitique, et regarde avec intérêts les marchés qui s’ouvrent dans le monde musulman, et en particulier dans la péninsule arabique, à ses productions industrielles, à ses capacités d’action dans le domaine de l’immobilier et des chantiers de travaux publics.

Le tournant des années 2000 est celui du succès grandissant du parti islamiste issu de multiples soubresauts de l’islamisme politique turc : c’est le parti Justice et développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP). La direction de Recep Taiji Erdoğan, d’abord maire d’Istanbul, devenu Premier ministre, et ensuite président, le conduit depuis lors de succès en succès, malgré quelques inflexions récentes.

L’AKP parvient à opérer et à imposer par son succès une pacification de la société turque. Il parvient à imposer ses perspectives et à dépasser au moins la fracture entre religieux et laïcs, en parvenant à faire prévaloir électoralement la synthèse entre société islamisée et modernisation.

Dans les années 2000, on s’est interrogé de savoir si ce parti pouvait être qualifié d’un « islamisme modéré ». Certains ont accueilli avec enthousiasme cette figure d’un « islam modéré ». Erdoğan lui-même disait se situer dans la même foulée du parti démocrate-chrétien allemand. Personnellement, j’avais exprimé des réserves dans ce même blog au sujet de cette « modération » (Islamisme modéré. Pour tenter d’y voir clair et savoir de quoi on parle, 2012. Une première version a été publiée dans La libre Belgique, 10.12.2011).

Le parti AKP synthétise plusieurs dimensions : référence à l’islam, libéralisme et modernisation économique, identité nationale turque, affirmation géopolitique stratégique pour la Turquie et pour le monde musulman, construction de l’ennemi européen, nationalisme religieux chez les Belges d’origine turque. Autant d’aspects qui interpellent largement pour l’avenir.

Dans la tradition et dans la vision de l’Etat de Mustafa Kemal, Erdogan dirige le parti et le pays d’une main de fer. La tentative de coup d’Etat ourdi contre lui dans l’été 2016 lui permettra de prendre solidement en main les rênes, en liquidant de diverses manières les opposants réels ou soupçonnés tels. Le mouvement formé par Fetullah Gülën considéré d’abord comme un allié est, après 2016, décimé. Il impose un régime présidentiel renforcé. Sa conception du pouvoir prend de plus en plus des accents autoritaires (et un peu mégalomanes). Une opposition, en particulier urbaine, est toujours présente, mais sa marge de manœuvre est limitée.

La force de ce régime et la diffusion de son idéologie ont des conséquences importantes au sein des populations immigrées. Ces populations suivent et consolident le succès de l’AKP. (Voir à ce sujet deux textes que j’ai publiés dans ce même blog : F. Dassetto, Résultats des élections en Turquie et des populations de nationalité turque en Belgique. Quelques questions qui nécessiteraient réflexion et débat, y compris au sein des partis politiques belges. 10 novembre 2015 et F. Dassetto, à propos des articles publiés par le quotidien Le Soir du 1° et 2° avril 2017 et la victoire du "oui" au referendum en Turquie, dans ce même blog, publié le 8 avril 2017).

Sur le plan religieux, l’ancienne opposition entre la Diyanet (kémaliste prudente) et les Milli Görüs, islamistes, et les Suleymanci, s’estompe. Désormais, ils partagent la même idéologie.

Ils constituent un bloc suivant l’idéologie exprimée par Erdogan. L’identité islamique et nationale turque est affirmée et est exclusive y compris des autres musulmans prônant un islam « de Turquie » en Europe. Par exemple, ce bloc d’organisations sabote le fonctionnement de l’Exécutif des musulmans de Belgique qui tente péniblement et bien maladroitement de faire émerger un « islam belge » (sauf éventuellement de l’utiliser pour obtenir des financements pour certaines mosquées ou pour leurs cours de religions islamiques). Ce même bloc s’oppose et sabote tout projet de formation de leaders religieux en Belgique, préférant que ceux-ci continuent à se former en Turquie.

Il faudrait également voir si les accents agressifs d’Erdoğan qui accuse l’Europe en général d’être globalement islamophobe (comme l’avait fait également Ihsanboglu et martelé par les médias islamistes) est partagée au sein des populations. Ce qui est certain, c’est que les accents nationaux, voire nationalistes se répercutent même parmi des jeunes de troisième génération, comme le constatent des enseignants dans les écoles.

Il faut dire que cette identité nationale a également été encouragée par l’actuel ministre de la Justice, qui dans un but pratique de fonctionnement, a favorisé (et a manipulé) l’organisation de l’islam sur base de fédérations, donc en renforçant les cloisonnements nationaux

En guise de conclusion : ambivalences d’Emir Kir, questionnements à venir

Compte tenu des contextes historiques esquissés ci-dessus et de leurs évolutions récentes, on pourrait dire qu’Emir Kir a épousé assez largement l’idéologie nationaliste-religieuse, soit pour aller dans le sens des courants dominants au sein de son électorat, soit, au moins partiellement, par conviction.

Mais au-delà d’Emir Kir, c’est la question générale de la Turquie et, en ce qui nous concerne du devenir en Belgique des citoyens belges d’origine turque qui est posée. S’il est vrai que dans les drames récents, les populations turques n’ont pas été impliquées dans des attentats, et c’est tout à leur honneur et à celui de leurs associations et leaders, ceci ne doit pas servir d’argument pour justifier la validité de leur devenir au sein de la société belge et européenne.

De nouvelles voix organisées devraient se lever. Si elles sont laïques elles devront être capables de ne pas en rester à une lutte frontale contre l’islam suivant leur tradition historique. Si elles sont religieuses (mais pour le moment on n’en voit pas l’ombre) elles devront se frayer un chemin au sein du bloc islamiste. Toutes devront être prudentes notamment à l’égard du régime actuel aux accents vengeurs, de crainte de voir des représailles tomber sur eux, voire sur leurs familles restées dans le pays. Une sorte de crainte et de conformisme conséquent se sont installés au sein de cette population.

L’épisode Kir a également révélé le dilemme des femmes et des hommes politiques qui jouent la carte de s’appuyer de manière quasi exclusive sur une population fortement influencée par l’extérieur et à partir d’un état étranger. Ces leaders seront quasi nécessairement amenés à faire l’exercice périlleux de jouer sur les deux tableaux en renforçant, malgré eux et malgré elles des logiques d’enfermement communautaire. C’est peut-être le cas de monsieur Kir. Ceci vaut aussi pour des fonctionnaires de l’Etat belge ou des régions, d’origine immigré qui, forts de leur statut, jouent également le jeu de marcher sur les tableaux de deux pays. Peut-être qu’une charte déontologique des mandataires politiques et des fonctionnaires pourrait servir à éclairer un peu cet exercice difficile du mandat politique.