Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Guerre en Ukraine, huitième jour. Urgence du réveil des sociétés civiles

3  mars 2022

Felice Dassetto

La guerre commencée par l’invasion armée poutinienne de l’Ukraine continue de plus belle et entre dans une phase plus sanglante face à la résistance de ce pays envahi dont la population dans toutes ses composantes fait preuve d’abnégation, de patriotisme, d’héroïsme -autant de mot qui étaient tombés en désuétude- exemplaires. Maintenant l’urgence est à la défense, à la résistance et au soutien les actif, efficace et généreux possible. Des gens souffrent des conséquences de ce lourd moment d’agression et de mort qui semble devenir presque banal dans plusieurs pays du monde depuis la généralisation des guerres dites de « basse intensité » qui accompagnent ce qui semble être une nouvelle ère pour la redistribution des dominations.

Mais il s’agit aussi d’un moment d’action civile renouvelée.

L’Europe et une nouvelle conscience politique

L’enthousiasme s’est fait entendre par les dirigeants européens et les divers commentateurs au sujet de la cohésion de leurs pays face à cette guerre proche, alors qu’ils ont tellement de difficultés à trouver une entente et à prendre des décisions rapides dans des situations ordinaires. Dans ces premières années de la deuxième décennie du deuxième millénaire, trois réalités et événements ont secoué les dynamiques européennes : l’urgence du réchauffement climatique, la pandémie du Covid, et maintenant la guerre en Ukraine.

Face à la menace de la guerre poutinienne, face à l’agression d’un pays auquel les Européens s’identifient peu ou prou , face aux entorses graves à des valeurs que les Européens ont mises comme base de leur identité et de leurs principes fondateurs et comme un exorcisme par rapport à un possible retour des démons de leur propre passé, les dirigeants européens ont pris conscience de la nécessité d’agir, de ne plus rester à la traine des USA. L’Europe l’est toujours, ne fût-ce que techniquement et comme puissance globale, mais elle commence à se réveiller. Tant mieux.

Mais il ne faudrait pas chanter victoire trop vite. Un tas de questions divisent et diviseront les Européens et chaque société. Ces questions reviendront sur le tapis dans le futur de ce « jeune » espace politique de 450 millions d’habitants (sans compter les autres pays qui n’ont pas encore pu en être membres), qui a grandi trop vite, composé par de vieux pays avec leurs longs, denses et imbriqués passés respectifs.

Ceci dans un contexte dans lequel les forces sociales dominantes poussent à une accélération vers les changements dans de multiples domaines sans s’inquiéter de savoir si les gens savent les intégrer. Et ceci dans un contexte dans lequel, au niveau planétaire et national, semble s’imposer, comme avant la Première Guerre mondiale, une sorte de darwinisme de facto, social,national et international -ayant de multiples origines et justifications qu’il faudrait analyser- se formulant dans une sorte de « loi naturelle de la primauté accordée aux gagnants » assurée par la force, la richesse, l’innovation technique, etc.

En tout cas cette guerre et l’héroïsme du peuple ukrainien donneront probablement une nouvelle fondation idéale à une Union européenne en quête d’âme et au sein de laquelle la référence à la paix entre pays européens faite par rapport aux guerre du XX° siècle est ravivée par cette guerre européenne du XXI°siècle.

Mais de toute urgence les Européens devront s’interroger sur le sens de leur rôle de puissance et de puissance armée afin de ne pas tomber la course contemporaine et aveugle aux réarmement.

Une nouvelle conscience politique, et l’opinion publique des jeunes et moins jeunes

L’expérience de l’agression russe amène les dirigeantes et dirigeants à cette prise de conscience renouvelée de l’importance du « politique », c’est-à-dire de la constitution et de la défense des conditions nécessaires pour mener une vie commune démocratique. Ou tout au moins de certains aspects de ces conditions. Car, comme je le disais auparavant, le fait de promouvoir des changements (de toute sorte) en tenant compte de ce qui est possible au plus grand nombre, et pas seulement en fonction d’un changement le plus financièrement rentable, est loin d’être dans les catégories de pensée des forces dirigeantes, économiques, politiques intellectuelles.

Chez une partie de la population jeune et moins jeune, ce sera difficile de faire comprendre la catégorie même « du politique » (confondue avec « la politique ») comme fait collectif permettant la vie commune, avec ses logiques de fonctionnement, ses exigences de choses communes et de valorisation des structures qui les garantissent, mais également de participation active à leur existence. D’autant plus que cette idée est souvent discréditée sous différents aspect, y compris sous l’angle théorique, dont parmi d’autre le système électoral représentatif au nom d’une illusoire participation élargie à la décision que la culture des réseaux sociaux et de leur « like » semble rendre possible.

Depuis quelque dizaines d’années la dimension « du » politique a été éjectée de la culture collective valorisée, au nom de la priorité donnée à l’individu, au sujet, au soi, à «son épanouissement », à « son » succès de notoriété et de gain.

La culture collective diffuse et celle hyper-consumériste appelle les humains, hommes et femmes, dans cette direction. Dans les classes moyennes et populaires, elle est alimentée par l’oxygène de l’e-commerce qui fournit de la nourriture à l’épanouissement de soi. Elle l’est aussi par l’accès aux multiples mondes virtuels dans lesquels on peut passer des journées et des nuitées, allant des réseaux sociaux où l’on rencontre d’ innombrables « amis » ainsi que des ennemis à tuer dans les jeux vidéos, aux « séries » qui fabriquent et diffusent, avec un véritable talent rhétorique, des sentiments moraux netfixiens.

Cette culture contribue à créer et à faire naître des mouvements sociaux de subjectivités, des libertés individuelles de tout genre ; ou bien des mouvements des droits humains, vus et vécus comme réalités individuelles et subjectives, ou encore des mouvements en défense de la nature meurtrie par les pratiques économiques. Tant mieux sous certains aspects à condition qu’il ne deviennent pas égocentrés. En tout cas, cette guerre proche, renvoie des individus aux réalités collectives qui rendent les invidualités et les subjectivités possibles.

Ces décennies de paix dans les pays de l’union européenne et de fonctionnement efficace malgré les injustices qui deviennent trop criantes, et malgré les « blabla » trop facilement dénoncés, ont donné l’illusion que les conditions de paix, de démocratie et de bien-être allaient naturellement de soi. C’est d’ailleurs aussi ce que croient les immigrés qui forcent leur entrée en Europe, venant de multiples pays du monde, et qui ne s’interrogent pas ou ne donnent que des réponses simplistes aux raisons pour lesquelles leurs propres sociétés ne parviennent pas à au même niveau de bien-être, de sécurité, de démocratie.

L’urgence des sociétés civiles actives : européenne et russe.

Il y aura beaucoup à faire pour amener les humains contemporains, adeptes et fascinés par les cultures individualisées, à prendre en compte les fonctionnements et les exigences d’une vie collective, de la constitution d’une société civile active au sens fort du terme et de ses institutions, et à faire pénétrer ces idées réfléchies et argumentées dans la culture consciente.

Devant cette guerre menée par le régime poutinien les « sociétés civiles » européennes et russe, dans toutes leurs composantes sociales, sont au défi de se rendre actives.

Car les mesures d’ordre financier et économique qui sont prises frapperont d’abord les classes moyennes dominantes russes, abondamment et très abondamment nanties. Il s’agira de voir si elles réagiront contre le despote du Kremlin et le système qu’il a instauré - et dont souvent elles bénéficient- en raison de leurs pertes financières ou aussi en fonction de leur sursaut de justice et en vue de recomposer une société civile qui se dresse pour plus de justice et de liberté. Car, tout comme la plupart des classes riches et ultras riches du monde, les classes russes sont éminemment cosmopolites. Leur société civile est celle de l’extrapolitique, là où elles peuvent exister dans leur univers clos du luxe. A la limite, si elles s’intéressent à la société civile et à la démocratie, c’est parce qu’elles y ont trouvé le moyen de l’utiliser. Ou bien au mieux, dans le style américain, elles laveront leur conscience par le mécénat.

La société civile ordinaire russe par son vote massif en faveur de Poutine et son système a fondé la légitimité de ce régime violent, criminel agressif, antidémocratique. Les raisons sont certainement multiples, à commencer de l’illusion du mirage de la restaurant du glorieux passé de cette immense pays enrobé d’une juste revendication d’identité mal ou peu reconnue et permettant une surenchère identitaire. Ou bien ce sont des intérêts particuliers acquis dans ce régime qui prend le visage de l’hyperlibéralisme. Ou bien c’est la crainte structurelle héritée du passé autocratique et du régime communiste ou bien une résignation face à ce que l’on considère comme une situation de fait inéluctable. C’est à l’égard de ces populations que la société civile active européenne peut agir en parallèle à l’action concrète d’aide financière, matérielle, humaine à la population ukrainienne meurtrie et en lutte.

L’exemple vient aussi d’Ukraine. En février le président Zelenski, juif, a lancé un message aux « Juifs du monde » et aux juifs russes à « ne pas rester en silence devant ce qui se passe en Ukraine ». Il y a quelques jours, le rabbin en chef ukrainien, Azman, a lancé un message percutant, rouleau de la Torah dans les bras, aux juifs de Russie en leur disant et en leur criant emporté par la colère : « Réveillez-vous ». J’ai écouté ce message impressionnant à la télévision italienne. Il me semble que les médias francophones n’en ont pas parlé. Je ne sais pas pourquoi. On peut ne pas être d’accord avec tout ce qui est dit. Mais la démarche que je voudrais souligner est là.

Les sociétés civiles européennes devraient trouver sans tarder la manière d’envoyer à la société civile russe, dans sa langue, des argumentaires, des explications dans la plus grande objectivité possible, sans accusations contre la Russie en général, sans défense de l’Europe en général. Ceci avec tous les moyens que donnent les réseaux sociaux. Non pas pour manipuler, mais pour informer, pour argumenter, pour essayer de convaincre, pour débattre.

Pour interpeller aussi à « se réveiller », à sortir de la torpeur et pour poser la question en termes moraux, ce qui semble être éjecté des argumentaires contemporains sous l’influence des arguments militaires et des stratèges politiques. Car le consensus plus ou moins tacite non seulement bâtit la légitimité de Poutine et de son clan, mais met à mal l’action persévérante et courageuse de la minorité active russe qui risque l’emprisonnement, la torture ou même sa peau pour la seule raison de manifester, les mains nues, son opposition au régime. Car ce même régime qui mène des guerres qui ne sont même plus des guerres menées par des armées légitimes et suivant des lois de la guerre, mais utilisé l’action de mercenaires et vise des destructions totales. Car le « problème Poutine et son idéologies » ne sont plus uniquement des affaires internes russes mais si ce régime de violence armée cynique et systémique reste au pouvoir c’est un véritable poison et un virus qui gangrène les sociétés du monde.

Il est urgent que à côté des actions armées et humanitaires, les sociétés civiles européennes se mobilisent dans des actions d’argumentation adressées directement à ces populations par tous les moyens possibles là où on est, là où on a un contact avec un pan ou l’autre de la société russe : des citoyens, des travailleurs et travailleuses, des syndicats, des industriels, des entreprises de services, des universitaires ou des académiciens, des intellectuels, des jeunes, des soldats et des gradés de l’armé, des diplomates qui défendent le régimes poutiniens bien que cela devraient quand même leur poser des questions lorsqu’ils se regardent dans le miroir, des chefs religieux à commencer de ceux de l’église orthodoxe chuchotée par le régis, etc.: que cette société civile russe ordinaire puisse recevoir le plus possible des messages.

Ces interpellations pourraient également s’adresser aux dizaines de milliers de citoyens et citoyennes qui vivent dans des pays européens. Ils ont connu, en immigrant en Europe, d’autres modalités d’exercice du pouvoir. Elles pourraient exister également dans leur propre pays d’origine et l’attachement à leur pays, à leur culture, à leur langue et civilisation ne justifie pas le soutien à un tel régime qui dégrade pas son action de manière fondamentale l’image de ce même pays.

Les écoles fréquentées par les jeunes fils d’immigrés d’origine russe auront aussi un rôle à jouer d’information, d’analyse. Ou, encore mieux, d’organisation d’un échange, de débat (que je suppose bien difficile au stade actuel) entre jeunes Ukrainiens et Russes. C’est un travail énorme. Cela demandera beaucoup d’efforts aux enseignants et enseignants. Ce sont des peuples et des territoires qui, même au-delà de la furie poutinienne, ont des histoires et des mémoires complexes de relations et qui ont connu des histoires réciproques sanglantes. Chaque partie a forgé un argumentaire, des preuves, des émotions pour justifier « ses bonnes raisons ».

Le chemin est encore long dans nos sociétés mondialisées, individualisées et postmodernes pour construire les nouvelles sociétés civiles.

Les sorties de la guerre ?

Poutine semblait penser écraser l’Ukraine par la force de son armada et sortir facilement de la guerre. La réaction Ukrainienne, celle mondiale, celle européenne semblent faire échouer ses plans, même si la violence de l’agression continue. Même si comme il semble, l’armada avait des failles, y compris -espérons-le- dans la volonté de guerre des soldats et peut-être des gradés que, pour l’heure, ne se dissocient pas des ordres reçus et continuent leur action de destruction totale.

Il est impossible, avec le régime poutinien en place, de mettre sur le même pied ce régime et la république d’Ukraine en vue d’une négociation. Et même dans l’hypothèse d’un après, ce ne sera pas simple car tout le monde devra s’interroger sur son action passée et pour certains, sur celle présent, sur leurs visions respectives et sur la vision et les pratiques dans leurs relations..

.La situation est imbriquée. Les interlocuteurs sont nombreux. Le contentieux lourd et s’est creusé depuis trop longtemps. Les enjeux dépassent maintenant le seul contentieux russo-ukrainien. Les visions d’avenir manquent. Les médiateurs manquent.

Depuis le déclenchement de cette aventure guerrière, les deux parties ne pourront aboutir qu’à un prolongement de la guerre.

Au sein de l’ONU, une action médiatrice considérée comme légitime pourrait surgir. C’est probable, mais sans préparation avec une vue longue et surtout sans un support, une volonté, une vision des sociétés civiles respectives, rien n’est possible de manière solide, et ce, dans une perspective de longue durée.

Il faudra voir avec quelles visions politiques et géopolitiques penser et surtout construire des institutions dans ces régions autrement que par l’héritage des blocs de la Guerre froide, pour les uns comme l’extrême Est de l’Europe et pour les autres comme l’extrême Ouest de la Russie.