Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

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Quels scenarios d’après Covid-19 ?

 

Felice Dassetto

20 mai 2020

 

 

La pandémie est en cours et est loin d’être terminée. La reprise des activités commence lentement. Ce texte voudrait réfléchir sur la manière dont pourrait se dessiner l’après-pandémie, dont on est encore loin, mais qui commence à se mettre en place.

Beaucoup de personnes ont exprimé des attentes. Suite à l’expérience et au traumatisme provoqués par le virus, elles ont affirmé leur désir que l’après ne soit plus comme avant, sur le plan personnel et/ou de la vie collective.

Que peut-on penser de l’après ? Quelles forces et dynamiques sociales orienteront l’avenir ? Tout sera comme avant ou y aura-t-il des changements ?

Ce texte contient trois parties. Après un bref premier point  introductif(1), le texte continue sur une analyse pour répondre à la question: "Dans quelle société vivons-nous?" (2). C'est la formulation d'une grille d'analyse qui me servira ensuite (3) pour tenter de penser sept scénarios possibles d’avenir (en excluant un huitième scénario qui pourrait être tapi dans des coins obscurs).

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Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie.

(III) Les gouvernances de la pandémie

 

Felice Dassetto

 

1° mai 2020 (mis à jour 5 mai 2020)

 

 

Le terme gouvernance dans son acception contemporaine est entré depuis une quarantaine d’années dans le vocabulaire des entreprises et du politique. Il est utilisé pour désigner les processus mobilisés pour faire face à des problèmes et à des objectifs collectifs. Le plus souvent, on se focalise sur des instances à finalité précise et dotée d’un cadre organisationnel : on parle par exemple de gouvernance des entreprises, ou de gouvernance d’institutions politiques (gouvernements, instances internationales).

Je voudrais élargir ici le sens de ce terme pour inclure des processus qui surgissent dans la cité au sens large, en dehors du politique et de l’activité industrielle. J’entends ici par gouvernances les processus mobilisés en divers lieux et par différents agents pour faire face à la situation induite par l’épidémie dans le but conjoint de permettre la continuation des activités personnelles et sociales et de sauvegarder au mieux la santé et la vie de chacun.

Tout en sachant que, comme je l’ai souligné dans mon texte précédent relatif aux « épreuves », les gouvernances peuvent se différencier et avoir des impacts différents selon les milieux sociaux.

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Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie. 

(I)Réflexions générales préalables

Felice Dassetto

(20 mars 2020) Version augmentée*, 15 avril 2020

L’évènement de la pandémie du Coronavirus nous immerge dans un fait collectif dramatique d’ampleur inédite dans l’histoire contemporaine Au fur et à mesure que les jours passent et que l’épidémie se développe, l’inquiétude s’accroît. L’action concrète, individuelle, collective de lutte contre ce virus est la priorité absolue.

Tenter d’analyser et de comprendre ce qui se passe dans la société et en chacun d’entre nous peut aussi être utile, pour aujourd’hui et pour l’avenir.

C’est ainsi que je voudrais essayer, dans ce texte, de m’interroger sur le fait de savoir ce que peuvent dire les sciences des sociétés humaines à propos de cet événement particulier et en quoi elles peuvent nous aider à comprendre ce qui se passe. C'est une ébauche à « chaud » dans une sorte de « sociologie immédiate » que j'aime bien et qu’Edgard Morin avait espéré implanter.

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Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie.

II. Confinement et « épreuves »

 

Felice Dassetto

16 avril 2020

 

Dans un texte précédent posté dans ce blog (Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie. (I) Réflexions générales préalables, 20 mars 2020), j’avais abordé à chaud quelques aspects préliminaires pour poser le regard sociologie sur une pandémie. Dans ce texte je voudrais regarder comment  le confinement, imposé comme moyen de lutte contre la propagation du virus, en l'absence de médicaments ou de vaccins, induit une série d'"épreuves". Elles sont autant de de défis à notre capacité de rebondissment. Les sciences sociales peuvent contribuer à comprendre en quoi et pourquoi le confinement devient une épreuve, un ensemble d'épreuves. J'en ai retenues huit: les huit épreuves du confinement.

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Coronavirus, bifurcations, rassemblements et convictions.

Suspendre volontairement les activités "ludiques" y comprises convictionnelles et religieuses

Felice Dassetto

10 mars 2020

 

Nos sociétés hypermodernes, qui pensaient être à l’abri d’évènements difficiles à contrôler car elles pensaient que les rationalités scientifiques et technologiques anticipaient toute situation imprévue, sont confrontées à un nouveau cas de situation difficile à maîtriser.
On peut parler d’un nouveau cas, car ces dernières années d’autres dynamiques ont échappé à la capacité de contrôle. Les transformations du climat suite à l’action humaine sont un cas de perte de contrôle du devenir. La crise bancaire et l’affolement des marchés boursiers en 2008 en ont été un autre. Les développements chaotiques des migrations humaines en sont un autre. L’enclenchement de spirales de violences armées en sont un autre encore. On peut ajouter l’innovation technologique non maîtrisée et non coordonnée comme celle qui a lieu depuis vingt ou trente ans et qui se poursuit de manière croissante dans une compétition mondiale. Il faudra voir si l’accumulation d’événements où les systèmes sociaux « perdent les pédales » amènera à opérer une véritable bifurcation ou bien si on continuera dans la culture du meilleur des monde.

Actuellement, l’épidémie (ou pandémie) de la maladie à Coronavirus montre comment, malgré des systèmes de santé efficaces, malgré les progrès scientifiques et médicaux et malgré les instances de coordination mondiale, l’événement déborde les capacités de maîtrise. Je ne connais pas ce que prévoient les modèles épidémiologiques de diffusion du Coronavirus. Je suppose qu'ils existent. Ce serait intéressant de les connaïtre. 

Actuellement, on voit que les seules contreoffensives de dissuasion préconisées à l'égard de ce virus relèvent avant tout des comportements individuels dont notamment la réduction d’intensité des contacts, donc de probabilité quantitative des risques d’attraper le virus.

 

Ces mesures de réduction de contacts semblent être difficiles à prendre tant politiquement qu’individuellement. Elles ont été prises en Italie et le seront probablement dans d’autres pays seulement en situation extrême, c’est-à-dire en retard. Politiquement l'enjeu est de prendre des mesures situées entre la recherche d'efficacité sur le plan de la propagation du virus et la viabilité de l'économique inévitablement mise en crise. Du point de vu des insidivdus-citoyensn notre vie dans une société de confort dans laquelle nous vivons depuis de nombreuses décennies nous empêche de penser que nous sommes dans une situation d’urgence. Dans l'ensemble, des raisons d’habitudes, d’insouciance, d’organisation sociale, de contraintes économiques à court terme empêchent des décisions rapides et drastiques.

 

Au bout du compte elles seront prises, mais les gouvernants n’osent pas les imposer trop rapidement, tellement l’évidence d’une société qui tourne à toute allure et tout le temps semble intouchable. Même si on ignore que lors des périodes de congé, comme les congés d’été, ceux de fin d’année, les sociétés et l’économie tournent au ralenti. Les citoyens ressentent des frustrations à ne plus pouvoir sortir, se regrouper, aller en boite de nuit, au cinéma, à faire du shopping etc. etc. Et pourtant ils y seront amenés, en retard et avec des coûts économiques et sociaux encore plus lourds.

Des grandes et petites entreprises prévoyantes, malgré les difficultés d’organisation, promeuvent le télétravail pour réduire l’impact de propagation du virus dû au regroupement dans les mêmes locaux de travail. Dans cette situation

 

il serait utile que des instances et des lieux qui agissent dans des domaines qui ne touchent pas à des intérêts économiques contribuent à réduire les risques de propagation. Et par la même occasion donnent l’exemple. Je pense avant tout aux innombrables activités de loisirs et de temps libre, en particulier celles qui se situent dans des espaces clos, tels des salles de gym, salles de spectacles, boites de nuit, salles de conférences. Ou encore le tourisme qu’enfin les autorités ont commencé à déconseiller, hélas tard et en laissant passer les vacances de carnaval vers l’Italie (et réciproquement) avec les conséquences qu’on a pu constater. Des vacances de carnaval qui coûteront bien chèr socialement à des personnes qui ont contracté le virus et à la société dans son ensemble.


Parmi ces associations libres il y a également les rencontres lors des assemblées convictionnelles : loges maçonniques, églises, temples protestants, mosquées, synagogues, temples bouddhistes... Ces lieux qui réunissent parfois des groupes importants, voire des foules et qui concernent souvent des personnes plus âgées, devraient décider de concert d’arrêter tout rassemblement important ou trop dense par rapport à la surface occupée. De limiter les rites et les cultes à des nombres restreints et symboliques.

 

Les médias pourraient se mobiliser rapidement pour diffuser exceptionnellement des cultes et des rites, lorsqu’elles ne le font pas encore, tout au moins pendant quelques semaines. Ce serait dommage qu’à partir d’un rassemblement de catholiques à Banneux ou de fidèles musulmans dans une mosquée du vendredi ou de pentecôtistes en assemblée (comme à Mulhouse), le virus se propage largement. Tout comme serait dommage que lors d’une boum entre copains ou copines ou lors d’une soirée dans une boite le virus se diffuse.

Mais il faut changer de logiciel et se dire que la situation est exceptionnelle, coûteuse et aux accents dramatiques pour certaines concitoyennes et certains concitoyens. Plus on prend le taureau par les cornes rapidement et drastiquement et plus tôt on pourra envisager d’en sortir. Après sera le moment d’un bilan global.

 

Ces derniers temps, des philosophes et des essayistes ont écrit sur la crise des démocraties en invoquant divers arguments. Mais ils ont oublié l’argument centrale : l’utopie démocratique s’est fondée sur l’espoir et l’intention de maîtriser au mieux collectivement l’avenir. C’est plus cela que l’accroissement du PIB. Or, depuis plus de trente ans les démocraties et le personnel politique, nationaux ou européens, maîtrisent de moins en moins l’avenir. Ils sont de plus en plus là pour gérer les dégâts.

La crise du coronavirus sera un test de la capacité des démocraties et de tous les citoyens à agir sur l’avenir, chacun à sa manière. En espérant qu’après, les sociétés démocratiques à l’échelle nationale, européenne, mondiale prendront le temps de se demander comment bifurquer vers une nouvelle manière de construire leur avenir et lutter contre les autres virus qui travaillent et érodent nos démocraties.