Des « Gilets Jaunes » de l’intelligence et de l’analyse. Un chantier à ouvrir d’urgence.

 

21 décembre 2018

Felice Dassetto

Sous fond d’agitations et de secousses du monde, hiver-printemps 2019 qui nous attend, sera un temps d’effervescence électorale européenne, et, pour la Belgique, d'élections fédérale et régionale. Inévitablement il y aura des affrontements de programmes.

Il ne faudrait pas en rester là. Ce serait une merveille si, en amont, un vaste moment de réflexion et de débat pouvait avoir lieu dans la société. Car les derniers soubresauts ont montré au moins deux choses : qu’il y a une attente de participation et qu’il y a un besoin d’approfondissement et d’analyse de la réalité.

De quoi ouvrir un vaste mouvement de Gilets Jaunes de l’esprit et de l’intelligence. On peut considérer cela comme illusoire. Et pourtant, ce serait bien utile.

Car le chaos de vision du devenir est considérable, car l’écart est grand entre décisions des élites et de leur suivi d’une mécanique mondiale

mise en place et qui tourne toute seule, et le vécu des gens, car le monde en changement avance à la manière d’un poids lourds qui ne maîtriserait plus ni sa vitesse, ni sa direction. Ceci tout au moins vu d’Europe (et d’autres pays) et du point de vue des classes sociales moins nanties. Et ce n’est pas à exclure que sans débats, sans éclaircissements, le réveil en Europe et en Belgique, au lendemain des élections du 26 mai 2019, sera un cauchemar : désintérêt et chute de la participation électorale surtout chez les jeunes ; persistance d’un manque de vision par les politiques ; montée de partis extrémistes ; succès de partis nationalistes anti-européens ou pour des leaders « forts ». L’Europe fera un pas de plus vers sa paralysie et son affaiblissement. La Belgique risquera d’en sortir ingouvernable. On tentera, avec le pragmatisme habituel, de tricoter des bricolages institutionnels, de faire comme si le pays existait encore. Les Francophones continueront à dire « qu’ils ne sont preneurs de rien » en ce qui concerne des changements sur l’avenir institutionnel de l’État, alors que leur problème est qu’ils ne savent rien répondre et opposer aux nationalistes flamands, sauf une défense à la manière d’une ligne Maginot. Les Régions qui la composent et les classes politiques respectives se rengorgeront peut être un peu plus, se considérant comme des lieux forts du collectif… en attendant peut-être que les Chinois, les Américains ou quelques milliardaires des pays du Golfe, Qataris, Émirati ou Saoudiens achètent ou renflouent leur économie. Le tout, dans une bonne petite chaleur, car certainement 2019 battra un nouveau record de température.

Les thèmes de réflexion et d’analyse ne manqueront pas aux Gilets Jaunes de l’intelligence et de l’analyse.

La justice sociale, à ne pas mesurer uniquement en termes de pouvoir d’achat, car l’évaluation en termes de justice n’est pas seulement un fait quantitatif. La transition écologique, dont la possibilité, malgré toutes les bonnes volontés individuelles du quotidien, émouvantes dans leur générosité, est illusoire dans l’actuel modèle économique d’un capitalisme mondialisé de croissance. Le questionnement sur ce que signifie un collectif politique et un vécu d’appartenance, qu’on appelait « nation », qui n’est pas nationalisme, et qui ne peut pas être remplacé par un cosmopolitisme. Mais qui doit être repensé aujourd’hui. Appartenance à laquelle ce qui semble être un bien-être collectif naturel donne aux jeunes générations l’impression profondément fausse que la situation de bien-être qu’ils vivent est un état de fait définitivement acquis. Appartenance à laquelle l’Europe ne parvient pas à donner consistance, par ses techniques de marketing publicitaire. Le questionnement pourrait se prolonger sur l’Europe elle-même, sa position dans le monde, sa capacité de « puissance », pas seulement militaire, sa perte d’influence alors que les USA, la Chine, la Russie et d’autres espaces régionaux, comme la Turquie, montent en puissance. Hélas la puissance étant de plus en plus celle forgée par des armes et de la violence.

Pour en arriver aux migrations, dont l’analyse a été bloquée par des oppositions simplistes entre les ‘pour’ et les ‘contre’, les ‘favorables’ et les ‘opposées’, alors qu’on est devant un phénomène mondial qui n’est pas seulement une question de flux (comme le « Pacte » de l’ONU à peine signé l’entend, et c’est sa grosse lacune), mais c’est une question aussi de capacité sociale de vie collective et que les deux aspects doivent être traités ensemble et ne pas être dissociés.

Les Gilets Jaunes de l’analyse auront aussi à se confronter sur le développement des technologies, sur leurs usages, sur les conséquences sociales et s’auto-interroger sur leur propre fascination.

Et enfin, la grosse question, difficile des rapports, qui semblent à la recherche d’un nouvel équilibre entre individu, sexualité, rapports de genre, famille et, en définitive, questionnement sur les valeurs qui définissent en chacun, la vision de soi et de son être au monde.

 

Des fameux ronds-points pour des Gilets Jaunes de l’intelligence et de l’analyse. Ils pourraient s’ouvrir à commencer des écoles, aux Hautes écoles et aux Universités et dans des cercles multiples, ceux entre des gens en chair et en os et ceux entre des gens à distance, favorisés par la possibilité de circulation des idées contemporaines à condition de parvenir à inventer une modalité d’en faire un usage constructif de la pensée.

Bonne année, les Gilets Jaunes de l’intelligence et de l’analyse.

C’est le jour du solstice. On entre dans un nouveau cycle du devenir. Les journées commencent à s’allonger.