Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Ce texte sous une forme un peu différente a été publié dans Le soir, du 10.09.2019 (https://plus.lesoir.be/246750/article/2019-09-10/migrations-un-regard-analytique-sortir-des-emotions-et-des-ideologies)

 

 

Migrations : à quand un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies?

 

Felice Dassetto

Septembre 2019

 

Depuis pas mal de temps je suis mal à l’aise au sujet des débats et de l’action concernant les migrations. Les politiques me semblent paralysés et polémiques entre les « pour » et les « contre » ne servent pas à avancer des pistes valables. Il me semble qu’au départ, il y a une question d’analyse des réalités. C’est peut-être mon travers de chercheur, mais il me semble que passer par les analyses conduites «  à tête froide » et qui regardent les réalités en face peut être utile avant de faire parler les émotions, les colères ou les bons sentiments. Ce texte est un résumé d’un texte plus long publié le 13 septembre dans la revue électronique : La Thérésienne (peut être consultée dans https://popups.uliege.be/2593-4228/index.php). Malgré le fait que ce texte traite d'un sujet brulant, J'espère que les lecteurs de ce texte auront la patience de le lire jusqu'au bout, sans me qualifier tout de suite dans l'une ou l'autre catégorie en cours dans les polémiques idéologiques. 

 

Migrations : cadrages insuffisant depuis 30 ans, polémiques et quelques débats

Les déplacements par migration sont un fait planétaire croissant. Ce qui devrait être questionné sous l’angle du développement du monde contemporain. On est entré dans une phase nouvelle de redistribution mondiale des populations et d’interpénétrations entre des cultures et des civilisations[i].

Ces flux semblent ingérables. Les états et l’Union européenne semblent incapables d’y faire face ; le thème devient objet de choix électoraux. En général, les pouvoirs publiques se limitent à tenter de réguler les flux, à essayer de les stopper, à chercher de distribuer ces populations nouvelles, arrivées par pression de masse, entre les pays européens et, parfois, à poser la question du développement économique des pays pour essayer de voir comment éliminer les causes.

Ce cadrage, qui a été repris également par Ursula von der Leyen, la nouvelle présidente de la Commission européenne dans le cadre de son intervention devant le Parlement européen en juillet 2019[ii] est le même depuis trente ou quarante ans. Il n’est pas suffisant. Son échec est évident.

Devant l’impasse du politique, les inquiétudes s’accroissent. Sans un regard plus ample et guidé par plusieurs angles d’analyse, on ne peut pas penser une politique innovante en matière de gestion de ce vaste problème sociétal qu’est la question des migrations. Or, cette approche est urgente, car se rééditent à une échelle bien plus large les grands déplacements mondiaux qui ont eu lieu entre les années 1880 et la Première Guerre mondiale. La perplexité devant le regard de la présidente de la Commission s’accroît face à l’étrange intitulé (« Protection du mode de vie européen ») de la charge donnée au futur commissaire, Margaritis Schinas, chargé des migrations. Cet intitulé est issu d’une tactique politicienne destinée à amadouer les courants nationalistes et populistes. Les justifications et explications données par Mme von den Leyen ne suffisent pas pour penser que cette appellation n’est pas une déplorable et étonnante erreur et un manque de perspective.

Les débats publics et les actions politiques sont guidés par des émotions, en faveur ou contre l’immigration, aidés par des images et des chroniques reproduites à l’envi. Aux émotions s’ajoutent des discours moraux, des principes philosophiques et des propos culpabilisants. Souvent coiffés de postures idéologiques, pour ou contre les migrations, ces dernières alimentant des imaginaires et des partis politiques nationalistes et identitaires. D’autres approches ont un fond fataliste : l’homme primitif est sorti de la savane, il y a toujours eu des « migrations », c’est naturel que cela continue. Comme c’est naturel que la pression démographique actuelle et à venir des pays de départ ou les crises climatiques aboutiront nécessairement à une pression migratoire accrue.

Pour une approche analytique

Ces approches et ces regards, qu’ils soient généreux, perplexes, inquiets ou hargneux, ne servent pas à grand-chose pour mettre les bases de politiques migratoires et ne font qu’agiter des polémiques, maintenir l’incertitude des populations, celles migrantes et celles des sociétés d’arrivée.

Il importe de rebâtir les politiques relatives aux migrations en commençant par l’étape indispensable de regarder ces réalités avec une analyse fondée, donc par la raison, qui cerne leur complexité sociologique, tant par les niveaux d’appréhensions des réalités (individuel, mésosocial, et macrosocial), que par un regard géopolitique des rapports entre espaces du monde. Ceci pour aboutir à des actions de moyen-long terme en sortant de ce qui arrive depuis quelques décennies, à savoir que les situations d’urgence sont devenues la référence à partir de laquelle sont envisagées les politiques migratoires.

Précisions : de quoi on parle

Je parle ici de ce qu’il est convenu d’appeler, depuis le XIX° siècle, les « migrations », c’est- à-dire des déplacements de personnes en fonction d’une activité économique, le plus souvent salariée, le plus souvent subalterne, même si elle peut prendre la forme de « brain drain », de « pillage » de cerveaux. Il me semble important de différencier ce fait social des déplacements dus à des causes politiques, idéologiques, religieuses, sexuelles. On tend à les confondre. Certains disent que la distinction n’a pas de sens. Je pense qu’elle reste fondamentale. Le droit d’asile doit être mis en œuvre comme tel, car il en va de la sauvegarde de la démocratie dans le monde. Et même si, dans certains cas, la frontière peut être poreuse entre les deux.

Des axes d’analyse

Autour de quels axes la complexité sociologique des migrations peut être cernée ? J’en évoque rapidement quelques-uns, en sachant que pour chacun il faudrait de vastes analyses et souvent des recherches nouvelles, car nous assistons à de nombreux changements.

Les causes de départs sont à regarder. On se limite souvent aux causes économiques, qui seraient d’ailleurs à analyser plus en profondeur. Or, il s’agit d’un faisceau de causes. Elles sont aussi sociales, pour fuir des sociétés patriarcales, claniques, oppressantes, bloquées et conflictuelles. Ou en raison de l’obligation morale d’assurer à court terme la survie de ces familles patriarcales.

Aujourd’hui, à la différence des migrations du XX° siècle, les migrants proviennent des zones urbaines et des mégapoles sursaturées et de leurs bidonvilles, ce qui devrait amener à un questionnement sur l’urbanisation contemporaine, violente, insécurisée, polluée.

Les causes peuvent être culturelles tel l’attrait exercé par les images – amplifiées par les médias, la publicité, internet, des récits d’autres migrants- de sociétés vues comme facilement opulentes et libres de toute contrainte. Dans certains cas, une culture migratoire s’installe, assortie d’un regard désabusé sur sa propre société.

Quels sont les projets migratoires concrets de ces populations ? Il y a des changements importants par rapport aux migrations du XX° siècle. Avec quelle vision d’eux-mêmes et de leur devenir dans les pays où ils arrivent ? S’agit-il de projets d’implantation, d’insertion, s’agit-il de projets diasporiques de circulation ?

Ces aspects sont importants à connaître aussi bien pour conduire des actions d’informations dans les villes et pays de départ et pour contrer la part d’erreurs de connaissance que pour la suite de la mise en place de politiques de socialisation, allant de l’alphabétisation à la formation civique à la scolarisation des enfants.

 

Quelles sont les conséquences pour les sociétés de départ ? En général, contrairement à ce qu’on affirme souvent, il n’y a pas nécessairement de lien entre émigration et développement. La migration suscite des circulations monétaires : elle fait rentrer les devises, les états s’en réjouissent ; elle assure une survie à court terme des familles. La migration peut être aussi une soupape de sécurité qui évacue les tensions chez la jeunesse désœuvrée. Mais c’est aussi l’écrémage de populations jeunes, d’énergies vitales, souvent formées. Avec des conséquences fâcheuses. Par exemple, l’Inde et le Maroc, qui ont misé sur une société d’information, voient les informaticiens qu’ils ont formé partir vers les USA, l’Europe ou ailleurs. Comment et par qui rémunérer de manière équitable ce « pillage » ?

 

A-t-on besoin de migrants ? S’agit-il d’un manque de travailleurs en termes quantitatifs, comme l’évoquent des industriels ou d’un manque de travailleurs dans certaines conditions de travail ou de salaire, dans ce que les sociologues appellent le marché secondaire ou tertiaire du travail ? Quel avantage pour une société d’alimenter de telles fragmentations au sein des habitants ? C’est presqu’une loi sociologique : le migrant est intéressant s’il est exploitable. Ou bien s’agit-il d’un besoin démographique pour faire entrer du sang jeune au sein d’une population vieillissante : affirmation qui évite de se questionner sur les causes d’une baisse de natalité et qui feint d’ignorer qu’en général les migrants alignent leur fécondité sur celle des autochtones aux générations suivantes.

Peut-on penser des politiques d’immigration sans penser en même temps des politiques d’intégration ? C’est la grande leçon des migrations européennes des années d’après-guerre : celle d’avoir sous-estimé la question de l’intégration et d’avoir pensé que celle-ci allait avoir lieu de manière naturelle ou par des politiques à la petite semaine.

Aujourd’hui, elle se pose de manière nouvelle et paradoxale : l’intégration est d’une part plus facile car les migrants sont souvent scolarisés ; d’autre part elle est plus complexe, car les moyens d’information maintiennent des connexions avec l’ailleurs, les projets migratoires ne s’orientent pas nécessairement vers la stabilisation, des cultures identitaires alimentent une distanciation avec les sociétés d’arrivée et les grandes instances socialisatrices, comme les syndicats ne jouent plus de rôle dans un monde du travail immigré de plus en plus individualisé.

Quelles conséquences pour les sociétés d’immigration ? Comment appréhender les migrations du point de vue des sociétés d’arrivée et plus spécifiquement des sociétés européennes, qui ont leur long passé et leur forte densité culturelle ? L’Europe n’est pas comparable aux Etats-Unis. Comment penser ces réalités nouvelles sans piétiner sur sa propre histoire et sa propre culture ? Quels clivages à l’intérieur des sociétés européennes entre celles et ceux qui chevauchent les flux et la mondialisation et les autres ? Quelles énergies sociales doivent être mobilisées pour gérer les situations nouvelles ? Quelles réactions face à ce qui semble être l’imposition d’un fait social ? On peut condamner les replis identitaires des autochtones, surtout lorsqu’ils sont chargés de haine à l’égard de personnes ballotées dans une aventure, parfois terrible et qu’elles maîtrisent mal, mais il n’en reste pas moins que les inquiétudes face à cette réalité sociale restent.

Pour conclure, les migrations, « en soi », ne sont ni une bonne ni une mauvaise chose ; elles sont ce que les acteurs concernés (migrants et résidents et société dans son ensemble) les font devenir et ce que les conditions sociales et institutionnelles dans lesquelles elles se déroulent permettront de devenir. Des régulations politiques sont indispensables. Mais pour qu’elles aient lieu il importe de commencer à regarder et à analyser ces réalités en face, dans leur totalité.

 


[i] Une version plus ample de ce texte est publiée dans la revues électronique La Thérésienne, à lire dans : https://popups.uliege.be/2593-4228/index.php?lang=fr

[ii] « Une Union plus ambitieuse. Mon programme pour l’Europe par la candidate à la présidence de la Commission européenne. Orientations politiques pour la prochaine Commission européenne, 2019-2024 », document présenté au Parlement européen le 16 juillet 2019 (https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/political-guidelines-next-commission_fr.pdf), 26p.