Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Quels scenarios d’après Covid-19 ?

 

Felice Dassetto

20 mai 2020

 

 

La pandémie est en cours et est loin d’être terminée. La reprise des activités commence lentement. Ce texte voudrait réfléchir sur la manière dont pourrait se dessiner l’après-pandémie, dont on est encore loin, mais qui commence à se mettre en place.

Beaucoup de personnes ont exprimé des attentes. Suite à l’expérience et au traumatisme provoqués par le virus, elles ont affirmé leur désir que l’après ne soit plus comme avant, sur le plan personnel et/ou de la vie collective.

Que peut-on penser de l’après ? Quelles forces et dynamiques sociales orienteront l’avenir ? Tout sera comme avant ou y aura-t-il des changements ?

Ce texte contient trois parties. Après un bref premier point  introductif(1), le texte continue sur une analyse pour répondre à la question: "Dans quelle société vivons-nous?" (2). C'est la formulation d'une grille d'analyse qui me servira ensuite (3) pour tenter de penser sept scénarios possibles d’avenir (en excluant un huitième scénario qui pourrait être tapi dans des coins obscurs).

1. Préalables

 

1.1. Le Covid comme « analyseur » possible au-delà de lui-même

 

L’irruption du Covid, qui a fait basculer des réalités sociales, institutionnelles et des vécus à des degrés divers dans une partie importante du globe terrestre, a fonctionné comme révélateur et « analyseur naturel»[i] . Cette notion a été forgée pour désigner une réalité sociale de toute nature (action d’individus, de groupes, d’organisations ou l’effet d’évènements…) qui, par son existence, fait émerger des sens dans la réalité qu’elle bouscule à un titre ou à un autre. Elle peut aboutir à des épreuves individuelles (voir dans ce blog le texte II de cette série) et peut faire émerger des situations sociales et des logiques sociologiques qui coagulent, précipitent des nœuds qui traversent les sociétés.

Le Covid a ainsi fonctionné comme analyseur. Par exemple sur le plan du système de santé, il a révélé les failles et les capacités d’action. Sur le plan de l’action publique, il a montré son rôle et sa plus ou moins grande efficacité. Le risque d’exposition au virus ainsi que les conséquences sociales et économiques de la pandémie ont fait émerger les différences sociales, internes aux sociétés européennes et sur le plan mondial. Et pas mal d’autres aspects ont été mis en évidence par cet évènement au caractère « total » qu’est la pandémie. Nous y reviendrons.

 

1.2. Scénarios

 

La méthode des scénarios est utilisée par ceux qui mènent des études prospectives pour tenter de préfigurer des devenirs.

Faire des scénarios, ce n’est pas dire ce que la société « devrait être ». Mais c’est tenter de dire les hypothèses possibles d’avenir compte tenu des réalités, des forces et des logiques sociales en présence et des multiples facteurs qui favorisent ou font obstacle à l’une ou l’autre perspective. Il ne s’agit pas non plus de jouer à « la madame soleil », mais d’utiliser les connaissances, et notamment les connaissances des réalités humaines et sociales, pour tenter d’anticiper les lignes de force de l’avenir, et ne pas rester ainsi dans l’évènementiel au jour le jour, mais mettre en place quelques repères pour situer et mettre un peu d’ordre dans les changements en cours. Sous peine, qu’en absence de ces marques, ou bien on devient désabusé par l’incompréhension, ou bien on pourrait être tenté de faire confiance à des idées ou à des personnes qui disent de manière simplifiée et à outrance, ce qu’est le monde et ce que doit être son devenir. Il me semble que c’est une tâche majeure des sciences sociales de prendre le risque et de tenter de dire, du mieux possible et dans toutes les limites de cet exercice de la connaissance, ce que le monde devient.

Souvent, des études prospectives sont utilisées pour dessiner l’avenir dans l’un ou l’autre secteur de l’activité humaine, comme l’économie, la géopolitique ou, de manière encore plus spécifique, dans l’étude de stratégies industrielles ou commerciales.

D’autres études, bien difficiles et très risquées, portent sur le devenir global d’une société[ii].

En tout cas, les difficultés des études prospectives sont considérables. Il s’agit de difficultés théoriques pour fonder les hypothèses d’avenir. Il s‘agit également de la gestion de masses de données et d’informations indispensables pour décrire la réalité concrète. Il s’agit enfin, et c’est, me semble-t-il, la difficulté majeure, de faire une synthèse prospective des différents axes particuliers d’analyse (économique, politique, culturelle, géopolitique, etc.) concernant les « ensembles humains complexes » dans lesquels nous vivons.

Je ne suis pas un spécialiste des études prospectivistes et de la méthode des scénarios[iii].

Ce texte est une (brève) ébauche, en espérant que des études plus amples voient le jour, notamment – et c’est très important à souligner- sous l’angle d’un regard sur les diverses perspectives globales d’avenir, et pas seulement économiques ou budgétaires (celles que l’on fait le plus souvent)[iv].

 

2. Dans quelle « société » vivons-nous ?

 

Avant de chercher à penser le devenir de nos sociétés frappées par le virus, il est peut-être utile de passer un bref moment pour se demander comment penser la société, comment l’analyser, pour tenter de voir ensuite ce qui pourrait se passer à la suite du choc du virus.

Il y a évidemment plusieurs manières de penser la société. Les différents spécialistes des sciences sociales débattent largement de ces questions, parfois en coupant les cheveux en quatre et se mêlant un peu les pinceaux dans les débats et les polémiques. On pourrait simplement noter que la pandémie du Coronavirus frappe les sociétés « modernes », celles d’un « capitalisme avancé », industriel et « post-industriel ». On pourrait préciser un peu plus en disant qu’il s’agit de sociétés que sur le plan économique se fondent sur une vision « libérale » (ou néo-libérale), centrée sur le marché, autonomisé et « désencastré» du social, comme disait Karl Polanyi, ce qui fait sa force. Il s‘agit également de sociétés de droit et libres, dans lesquelles la liberté de pensée et le jeu ouvert des idées politiques trouve son expression dans le jeu des procédures démocratiques. L’ensemble apparaît à beaucoup comme un système « vertueux », d’autres dénoncent ses dérives et ses « horreurs » On pourrait en rester à ces analyses conduites sous l’angle économique, politique ou philosophique, car chacun et chacune d’entre nous peut voir en gros ce que cela signifie à partir de nos propres expériences et de nombreux ouvrages et articles.

Mais je vais raconter brièvement quel est mon regard sur la société contemporaine, à partir d’une analyse sociologique, avec en sous-fonds les questions de savoir comment elle tient ensemble, comment elle fonctionne et comment elle change. J’essaierai de faire bref en utilisant le minimum de langage sociologique spécialisé.

Tout d’abord, il me semble utile de ne pas avoir l’idée que les sociétés (en particulier celles contemporaines) sont simples et constituent un ensemble cohérent. Elles ne l’ont probablement jamais été. Les sociétés sont « complexes » au sens leur état et leur devenir sont engendrés par des multiples forces et logiques qui agissent dans différents domaines de l’activité humaines (économie, technologie, culturel, politiques, nature, etc.). Elles agissent à divers niveaux spatiaux : locaux, régionaux, continentaux, mondiaux. Elles ont différentes modalités d’action causale : directes et dominantes en absolu, par des effets de système ou par une domination physique sur le devenir (régimes armés, révoltes…) ; ou distancées, plus ou moins indirectes et négociables. Elles ont plus ou moins d’adhésion généralisée au sein des populations.

Plutôt que penser en termes de cohérence, idée engendrée par la constitution des États-nations à partir du XIX° siècle et poussée à l’extrême par les régimes communistes et fasciste, je penserais plutôt à des « assemblages »[v] plus ou moins hétéroclites, que l’on tente à coordonner. Imaginons cela en pensant par exemple à certains mobiles de l’artiste anversois Panamarenko, décédé il y a quelques mois : ce sont des assemblages faits de « bric et de broc », qui bougent dans tous les sens.

Pour mettre un peu d’ordre dans cela, je ramènerais ces « bric et broc », à quatre ensembles, à quatre entités qui se construisent et qui bougent, chacune avec sa logique et avec sa fonction.

 

La charpente centrale du devenir : le quadrige et ses systèmes 

Une première « entité » est celle qui charpente le devenir du monde, la structure portante du devenir. Celle qui fait exister le monde tel qu’il est et tel qu’il devient. Elle est faite et elle est dynamisée par quatre forces, une sorte de quadrige, à la manière des chars attelés de quatre chevaux de front utilisés pour les courses dans les cirques romains. Quelles sont ces quatre forces qui poussent en avant le monde d’aujourd’hui ?

Le capital, et plus spécifiquement le capital financier, la recherche technoscientifique et la production de connaissances nouvelles et innovantes, la création de besoins notamment par les pratiques publicitaires-médiatiques, le réseau internet. Ce quadrige est intégré de manière puissante : ces quatre forces s’entendent à merveille. Il faut les penser comme unité si l’on veut comprendre le devenir de la société d’aujourd’hui, alors que le plus souvent on pense chaque élément séparément. Le capital financier cherche la rentabilité à l'échelle mondiale. Celle-ci est assurée non seulement par la recherche classique de places avantageuses, mais également par l'innovation technologique qui devient une véritable déferlante. Aujourd’hui, c’est l’innovation sur les technologies d’informations et de communications, sur les biotechnologies, sur les neurosciences et l’éventuelle intégration de tout cela. L’échange réciproque est dense entre ces deux forces : la recherche technoscientifique, publique et privée, assure l'innovation technologique et, de ce fait, elle est fortement liée au devenir de la puissance du capital financier. Cette articulation lui fournit les moyens et la légitimité sociale. La course du quadrige est poussée par l’accélération rapide aux changements technologiques. Jadis, on parlait d’innovation technologique. Aujourd’hui, elle acquiert le rythme d’une constante déferlante.

Mais, pour que ce couple continue sa lancée, il faut un marché de consommateurs convaincus et, plus largement, il faut que la course soit considérée comme une bonne chose. C’est là qu’intervient le troisième cheval : l’ensemble publicitaire, l’industrie culturelle et médiatique. Il constitue la nouvelle génération d'éducateurs de masse. Ceux-ci remplacent les moralistes, les prédicateurs et autres agit-prop des religions et d’idéologies diverses. Ils font mousser les attentes et les besoins dans un mouvement incessant. Ils ne menacent plus l’enfer ou les camps de concentration. Mais avec une formidable capacité de séduction disent ce qu’est (et ce que doit être) la vie bonne et belle en racontant les belles histoires produites par les innovateurs technologiques et les producteurs d’objets, de marchandises.

Le tout est soutenu, véhiculé et est fait circuler dans le monde par un quatrième cheval, presque le cheval des chevaux ’est l’internet, la grande toile mondiale d’internet tissant des chemins à des flux et à des nœuds circulatoires de signes de toute sorte, dont l’argent.

La force de ce quadrige est telle qu’elle fait naître un être humain mondial : un humain ayant des attentes et des modes de vie qui se rapprochent. Un humain à la fois individualisé et intégré dans la grande course du quadrige.

Le succès de ce quadrige consiste dans le fait qu’il permet un accroissement des biens matériels, à des degrés divers (voir infra), mais assez largement, au sein des populations. Biens matériels qui créent un monde plus confortable, souvent plus sûr et de plus en plus, se voulant plus plaisant grâce au monde d’objets, de machines et, désormais d’intelligence autonome des machines. Nous avons tous plus de « serviteurs muets » un peu partout et au service de notre personne que n’en avait Louis XIV. Nos identités se construisent toujours davantage par notre inclusion dans ces objets et machines. Et comme pour les serviteurs de Louis XIV, certains d’entre eux intriguent pour le compte d’autrui et nous espionnent à notre insu.

C’est, me semble-t-il, la charpente du devenir du monde. Sa force provient de la capacité à créer des richesses matérielles, argents et choses, et de créer les humains qui vont avec.

Ajoutons encore cinq aspects.

L’un est que ce quadrige a tellement réussi, qu’il est devenu indispensable et qu’il s’impose comme l’air qu’on respire. Suivre sa chevauchée est la voie que l’on doit emprunter. Et c’est en quelque sorte devenu désirable. Pour le dire autrement : ces quatre chevaux s’affirment comme des systèmes, ils tournent par leur propre mouvement et leurs propres mécanismes, comme dans des mobiles de Panamarenko. Le sociologue Niklas Luhmann, qui a pensé la société régie par un ensemble de « systèmes », dirait que ces systèmes sont « autopoïétiques », ils marchent par leurs propres dynamismes, sans les humains. Pour lui, les humains sont désormais des accessoires des systèmes. C’est un peu excessif et plutôt pessimiste, mais ce n’est pas tout à fait erroné. La machine des quatre chevaux est bien huilée. J’ajouterais que ce quadrige a une dimension « virile », par sa tendance conquérante et dominatrice, malgré le fait que des femmes s’y incluent de plus en plus à des degrés divers dans l’orientation de ce devenir et, pleinement, dans le monde des choses.

Deuxièmement : ce mouvement en avant s’impose, domine, c’est inévitable. Mais en même temps, il parvient par ses résultats et sa force de conviction à devenir désirable, donc à être considéré comme celui qui peut diriger le devenir du monde. On dirait que le quadrige et les forces sociales qui en sont les porteuses sont dominants et dirigeants.

Troisièmement : tout le monde ne participe pas et ne gagne pas de la même manière dans la course des sociétés enclenchée par le quadrige. Des parties importantes des populations, surtout des pays occidentaux ou avancés, celles qui chevauchent en première ligne les chevaux -les détenteurs de capitaux, les détenteurs de savoirs technologiques, les producteurs de signes- à des niveaux hiérarchiques divers, mais tous élevés, ont beaucoup à gagner dans cette course en termes d’avoir et de pouvoir. Ceux qui s’occupent à un titre ou à un autre des humains (éducateurs, personnel sanitaire, travailleurs sociaux) ne sont considérés que comme des gestionnaires pour entretenir le déroulement de la course et bénéficient moins de la dynamique enclenchée. Encore moins les producteurs matériels, surtout lorsqu’il est possible de délocaliser les productions en Afrique, au Bangladesh, en Inde ou ailleurs. Et enfin, il y a les gens largués dans cette course.

Les premiers naviguent dans des paquebots de super luxe et de luxe, les deuxièmes dans un bateau ordinaire, les troisièmes dans un rafiot et les quatrièmes dans un radeau. Tous à naviguer dans les mêmes eaux, mais sur des navires bien différents. On a beaucoup analysé les clivages sociaux contemporains et les rapports entre strates de la population.
Pour revenir au virus, c’est un des aspects que le Covid a mis en évidence : tout le monde n’est pas exposé de la même manière au risque, celui de la contamination, celui du vécu du confinement et celui des conséquences en termes d’emploi. Si on faisait l’analyse à l’échelle mondiale, ces différences entre humains s’accroîtraient encore.

Quatrièmement : le quadrige agit et s’est construit pour agir au niveau planétaire. Son action se déploie au niveau du monde, selon les diverses possibilités offertes au déploiement. De ce fait, il peut être en relais, devenir l’instrument, ou bien faire naître une logique de puissance qui impulse une géopolitique mondiale.

Et dernier point : les logiques qui régissent la course du quadrige n’incluent pas, de manière structurelle, le cheval de la justice sociale, celui du rapport à la nature et celui du fonctionnement démocratique. Ces réalités ne sont pas exclues, mais sont complémentaires, voire accessoires et sont estimées comme n’étant pas du ressort du quadrige. Ce constat est à retenir, car c’est peut-être une des questions-clés des scénarios d’avenir.

J’aurais voulu faire plus court. J’espère avoir été suffisamment clair.

Maintenant, gardons à l’esprit le mobile de Panamarenko et venons à un deuxième « bric et broc » de l’assemblage.

 

L’autre monde : le monde des niches des relations à l’état pur 

Presque en contrepoint de la mise en forme des sociétés dans les logiques du quadrige, les humains cherchent à se donner d’autres formes sociales, bénéficiant d’ailleurs de la relative abondance de moyens et de temps dont ils disposent. Ce sont les multiples lieux où des personnes, des cercles, des réseaux interpersonnels, réels ou virtuels prennent des initiatives particulières pour nouer des contacts, mettre en place des liens de toute sorte. Ils construisent des niches, des oasis de vie chaleureuse, épanouissante, vivante, humaine. C’est le monde de la proximité, à commencer par celle familiale. C’est ce dont le confinement en a fait ressentir le manquement et qui a été comblé en partie par les outils de la communication à distance.

Cette entité de niche se constitue à travers des activités innombrables et dans de multiples domaines. Celui des « loisirs », du temps libre, du dépaysement. Celui des activités expressives (dites « culturelles ») de toute sorte et dans des activités « conviviales », y compris commerciales. Celui de la gestion, le développement, la formation de soi, de son corps et de son mental. Celui du dépassement métaphysique de soi dans des religions anciennes ou nouvelles. Celui de l’entraide. Celui de l’aide aux nouveaux et anciens pauvres, aux exclus, aux souffrants. Celui de la surveillance et de l'entretien de la nature dégradée.

Ces lieux autonomes sont souvent récupérés par le quadrige par le biais de l’industrialisation des loisirs, de la culture expressive, de l’alimentation, du e-commerce en général, des médicaments psychotropes. Ainsi, leur horizon, qui est celui du proche et d’une temporalité au rythme d’un déroulement apaisé, est parfois pris dans la spirale de la « vie intense » qui caractérise le rapport au temps du quadrige. L’expérience du confinement semble avoir été pour un certain nombre la découverte d’un autre rythme de vie. Il faudra voir si la spirale de l’intensité reprendra son rythme.

Les individus vivent là une vie de réseaux ou de néo-communautés. Certains y voient l'émergence d'individus, de mouvements, de sujets pouvant amorcer le changement du monde. Ils construisent plutôt des ensembles qui se forment en parallèle, si pas en marge, du grand charpentage du devenir du monde.

Dans cette niche se déploient des individus agissants et se pensant de plus en plus, dans notre monde contemporain, comme des individus et des sujets, maitrisant leur avenir. S’illusionnant un peu, car tout sujet qu’ils soient, ils n’échappent pas, sauf exception, à la logique du quadrige.

 

 

Les lieux des frictions

Comme dans les mobiles de Panamarenko, les « bric et broc » ont des points de contact, de frictions, de grincement.

De même, les ensembles humains voient l’émergence, lors du déroulement ordinaire de la vie commune, des points de frictions localisés dans les entreprises et autres lieux d’activités économiques, dans les villes, les quartiers, en somme partout où la vie concrète se déroule et s’organise dans des finalités précises.

C’est dans ces entités localisées qu’apparaissent les différences sociales, les fractures, les hiérarchies sociales. Chacun est placé et se place dans un espace social, perceptible, visible.

Dans ces lieux apparaissent des écarts de niveaux de ressources (accentués maintenant face au virus et à ses conséquences) qui frappent les sentiments de justice et qu’apparaissent des divergences, voire des oppositions d’intérêts.

Apparaissent également des malaises face à des questions difficiles à énoncer, objet parfois de tabous et aux solutions difficiles. Comme la question des rapports intergénérationnels. Quid des générations futures et de l’environnement ou de l’endettement des Etats ? Quid de la vieillesse et de la vieillesse au grand âge, de son mode de gestion en marge de la société et dans une dépendance organisationnelle forcée et recherchée ? Ou comme la question des immigrations, qui ne trouve pas de solution satisfaisante depuis des décennies[vi].

Le Covid a rendu visibles des écarts au sein des populations. Il faudra voir s’ils se traduiront dans des oppositions plus ou moins importantes dans les perspectives à venir.

Tout en sachant que le charpentage du monde par le quadrige a eu la grande force de produire, comme tendance centrale, une logique de continuité dans la différenciation grâce à la dimension de consommation généralisée : tous en voiture, mais des voitures différentes ; tous, ou presque, des logements avec leurs équipements, mais différents et dans des environnements différents ; tous avec un style semblable de vêtements, mais acquis dans des lieux différents, etc. C'est ce continuum qui fait dire à des analystes qui arrêtent là leur analyse que la société contemporaine a éliminé les oppositions radicales entre groupes sociaux. Mais la fracture existe : le coronavirus et ses conséquences ont secoué un peu l’image d’un continuum social ; il faudra voir avec quelles conséquences en termes de scénarios d’avenir.

 

Les gouvernances politiques et leur schizophrénie

Dans tout ensemble humain se mettent en place des modalités de réguler la vie collective. La création des Etats-nations et des démocraties d’était faire à la lumière d’une grande utopie : celle de penser que le devenir collectif pouvait être tant bien que mal maitrisé et qu’il pouvait l’être de manière démocratique.

Des doutes se sont insinués. Des indicateurs tels que la faiblesse de la participation politique et électorale, des choix électoraux autoritaires ou des résultats de sondages ont donné lieu à des débats et des publications qui expriment des inquiétudes et des interrogations. C’est la « démocratie enrayée », ou « l’implosion démocratique » ou la « société ingouvernable », etc.

La pandémie a montré, positivement, l’importance des lieux de gouvernance, soucieux d’un bien commun et ayant l’autorité pour prendre des mesures efficaces. Cette crise est en quelque sorte un plaidoyer pour l’Etat et tant mieux s’il est démocratique.

Mais il est vrai que dans des sociétés mondialisées et construites par la logique des entités séparées, le fonctionnement des gouvernances, en particulier démocratiques, en prend un coup.
D’une part, les lieux de la gouvernance se multiplient, se juxtaposent et s’émiettent. Ce sont des réalités régionales, nationales, européennes, mondiales, transversales et sectorielles. Les négociations foisonnent, la décision est lente. Pour le citoyen, c’est une gouvernance dans la cacophonie.

D’autre part, l’utopie démocratique nationale de maîtrise de l’avenir en prend un fameux coup sous l’effet du quadrige dont nous avons parlé et qui forge l’avenir. Les Etats démocratiques de gouvernance, à tout niveau de pouvoir, sont pris dans une sorte de schizophrénie entre la puissance et la vitesse de construction de l’avenir hégémonisées par le quadrige, et les attentes et les demandes des populations qui ont tendance à formuler avant tout des « politiques de soi » à partir des niches où elles se réfugient. Les pouvoirs ont des difficultés à faire beaucoup plus que tenter de courir dans le sens du quadrige pour le soutenir, de tenter d’essuyer les plâtres qui sont éventuellement causés et d’adapter les populations aux déferlements rapides des changements.

Ceci dans la précipitation et dans la conjoncture en raison du grand décalage dans la vitesse de changement induite par le quadrige et les procédures démocratiques qui exigent du temps pour aboutir.

C’est une situation structurelle que le quadrige impulse d’ailleurs tout naturellement, répondant aux logiques systémiques qui le font avancer. On pense souvent que sortir de cette situation implique d’élargir les formes de participation populaire. Des propositions sont faites. Mais des formes élargies ne contribuent pas à modifier cette situation structurelle des sociétés contemporaines. L’impasse semble se situer moins dans les modalités d’exercice de la démocratie que dans la situation structurelle. D’où le regard inquiet que l’on peut porter à ce qui pourrait devenir le « modèle chinois » dans lequel le quadrige et la gouvernance chevauchent ensemble dans le même char, embrigadent les populations, adoptent la vitesse de changement du quadrige et partent ensemble à la conquête du monde.

Pour conclure sur ce point : voilà ma manière de voir le mode de déploiement des sociétés contemporaines. Le virus qui s’est propagé s’est insinué dans ce mode de structuration et de fonctionnement. Il a fonctionné comme un révélateur, comme un analyseur questionnant à des degrés divers des logiques à l’œuvre et des dysfonctions.

Faut-il changer de mode de vie et des valeurs ? Quelle organisation du système de santé ? Quelle justice sociale et quels rapports sociaux ? Quelle reprise économique, et quelle reprise de l’emploi ? Quelles stratégies industrielles ? Quelles innovations technologiques ? Quelles places pour les générations ? Quelle structuration de la société ? Quel lien entre crises pandémiques et questions environnementales ?

Il s’agit dès lors de voir si ces nombreux questionnements vont devenir des mouvements producteurs de scénarios concrets et quelles sont les possibilités et les chances d’aboutir.

 

3. Les scénarios d’après pandémie

 

C’est sur base des éléments présentés dans les points précédents et d’un travail de synthèse que je vais tenter de présenter des ébauches de scénarios. Il s’agit d’ébauches, car leur élaboration demanderait un important travail documentaire préalable, une mise en place méthodologique rigoureuse et l’utilisation de techniques performantes. Ce serait un intéressant projet de recherche de moyen terme en sciences sociales.

Actuellement, il me semble que pourraient se dessiner sept scénarios d’avenir.

 

 

Scénario de l’inchangé 

Dans ce cas, la pandémie est considérée comme une parenthèse entre l’avant et l’après ; on n’y verrait que des effets conjoncturels, à la manière d’une crise boursière, mais sans aucune conséquence à prendre en compte dans la vie collective et individuelle.

Cette hypothèse de scénario pourrait paraitre étonnante, tellement le choc de la pandémie nous semble important. Mais elle pourrait être soutenue par des acteurs et des logiques fortement intégrés dans les processus dominants, voulant préserver le statu quo, et pressés de revenir à la situation d’avant tant du côté des acteurs du quadrige que de ses bénéficiaires. Ce scénario pourrait s’assortir d’une sorte d’indifférence idéologique et morale pour la pandémie et ses conséquences générales.

La probabilité de réussite de ce scénario, comme tel, semble relativement réduite, aboutissant surtout à des résistances. Car il existe malgré tout une pression dans la société en général et dans certaines parties de la société en première ligne dans la lutte contre le virus ou subissant des lourdes conséquences. Ce qui nous amène à un deuxième scénario.

 

Scénario des ajustements limités 

Ce scénario visera à infléchir le scénario précédent, mais en modifiant des aspects que le virus a fait émerger comme problématiques ou qu’il a causé.

Ces aspects concernent avant tout des domaines d’action de la gouvernance. Il s’agit d’abord de certains aspects du système de santé et de la gestion de la crise pandémique en particulier. Des réorganisations auront lieu, des questions de rémunération et de statut du personnel seront envisagées, bien que de manière minime, compte tenu de la crise budgétaire de l’Etat. La question de la structure du marché de l’emploi (questions de genre, de l’immigration) et de la distribution des ressources ne sera pas abordée ou le sera de manière marginale.

Un deuxième domaine est celui de la relance économique pensée sur les mêmes bases d’avant la crise pandémique. L’endettement accru de nombreux pays européens et de l’action des différents pouvoirs (européen, national, régional) fera également l’objet de ce scénario, y compris après la situation d’urgence immédiate. Ces mesures économiques (dette, relance) feront l’objet de diverses propositions et de multiples controverses et négociations.

Un troisième domaine, lié au précédent, ce sont des interventions financières diverses pour soutenir les personnes économiquement frappées par la crise ou pour éviter des conséquences trop généralisées (faillites, licenciements, appauvrissement).

Un quatrième domaine est celui de la gestion de la gouvernance ludique-culturelle, question considérée importante, faisant partie du souci de soi contemporain (se divertir, se cultiver), qui élargit le marché de la consommation culturelle, des « artistes » professionnels et de l’important secteur économique touristique et de loisirs.

 

Ce scénario des ajustements limités ira de pair avec la participation au financement public national ou européen partiel d’initiatives bénévoles réalisées au sein de l’« entité de la niche », fournissant de la nourriture, des vêtements et autres aides sociales aux plus démunis.

 

Le rééquilibrage des filières industrielles sera minime, limité éventuellement et partiellement à quelques aspects du secteur médical.

 

Ce scénario pourra avoir lieu avec un soutien assez généralisé et à condition que se manifestent des faibles mobilisations et de faibles soutiens portés à des mouvements plus radicaux qui envisagent de plus vastes changements.

Ce scénario pourrait envisager un jumelage avec des initiatives qui ont lieu face à l'urgence climatique.

Le financement de ces scénarios pourra envisager de récourir, en plus qu'à l'emprunt, également à une contribution des populations plu nanties. C'est un aspect qui rencontrera probablement des réticences et des oppositions.

 

Le scénario du renforcement

Le choc qui tétanise les populations pendant un temps relativement long, assorti de solutions de crise, pourrait être l’occasion d’un renforcement et d’une relance des logiques dominantes en cours sur la scène mondiale, véhiculées par le « quadrige » dont j’ai parlé plus haut.

L’argument même du risque viral actuel ou ceux à venir ou d’autres catastrophes planétaires (écologiques, terroristes) pourraient justifier et rendre légitime, au nom de la précaution, d’accroître les instruments qui rendraient possible un déroulement protégé des activités.

Il s’agirait dès lors, dans ce scénario, de renforcer l’innovation technologique non seulement comme secteur de l’économie, mais comme mouvement général de réorganisation sociétale. L’importante innovation du télétravail pourrait se relancer et se perfectionner largement pour rendre cette organisation du trail plus efficace et plus confortable. Des formes de communication et de contrôle à distance pourraient se renforcer.

La « ville intelligente » dans toutes ses dimensions, qui est la grande vision qui anime ces secteurs technologiques et économiques des penseurs et des promoteurs de la ville de demain, pourrait s’accélérer. L’intelligence programmée de cette ville pénétrera de plus en plus la vie humaine individuelle et collective.

Parallèlement, la robotisation sociétale avancera dans de nombreux champs d’activités. Connectivité et robotisation trouveront de plus en plus des champs d’application. D’autant plus que l’intelligence artificielle permettra une toujours plus grande autonomie de ce système technologique. De nombreuses applications seront trouvées dans de multiples activités : ce ne sera pas seulement la ville intelligente, mais également le monde rural, montagnard, maritime, désertique.

Cette dynamique aura une tendance mondiale adaptée selon les cas, car elle deviendra un modèle de développement et de « modernité ».

Elle sera un outil de gestion, et parfois de contrôle des populations, croissant et difficilement gérable notamment dans les grandes mégapoles ou dans les régions désertiques. Ou elle pourra devenir un outil pour les régimes autoritaires.

Dans la même foulée, l’idée d’une « humanité augmentée » ou d’un « transhumanisme » pourra trouver un champ de développements possibles conjointement au développement des neurosciences et des biotechnologies.

D’un coup, les détenteurs des clés à la fois technologiques, de connaissance, de propriété intellectuelle sortiront renforcés et accroîtront leur pouvoir intellectuel et financier ainsi que leur capacité de captation des ressources. Les tenants de ces clés ont d’ailleurs les moyens et la force de convaincre au sujet de la validité des perspectives ouvertes. D’autant plus facilement que ce secteur et tout le système technique, intellectuel qui s’est mis en place en prolongement, en fonction d’assistance et de gestion, sont largement créateurs de richesses. Cette création de richesses est distribuée bien qu’inégalement suivant des logiques hiérarchiques et compétitives qui se cachent derrière une relative nonchalance typique du mode de gestion de ces entreprises.

Bien que de manière inégale, cette richesse est quand même largement distribuée au sein de ces entreprises, de telle sorte que ce scénario a dès le départ un soutien étendu. Ce soutien est plus étendu dans les pays et secteurs technologiquement avancés et moins ou pas du tout dans des couches marginales de populations ou dans les larges strates de populations agricoles dans des parties des continents africains, asiatiques ou latino-américains.

Ainsi, les porteurs de ce scénario seront nombreux.

Ce scénario technologique intégrera (marginalement) la question écologique du réchauffement climatique, de la déforestation, du gaspillage. Il pourra contribuer à la gestion, la modélisation, mais ne se confrontera pas comme tel au rapport de l’homme à la nature, car sa culture fondamentale est une culture matérielle-artificielle. Quitte à faire de la nature un lieu ludique, un ilot dans son imaginaire technique.

Ce scénario n’ignorera pas de manière accessoire la « charity », qui fait partie de la culture américaine, considérée éventuellement comme devoir du riche, mais pas comme justice.

Ce scénario bénéficie aussi d’un leadership intellectuel industriel et financier considérable, cohérent et compact. Les formations universitaires et les réseaux contribuent depuis des décennies à la formation de base de ces élites, de même que de multiples lieux et réseaux.

Dans ce scénario, la gouvernance et l’instance démocratique n’auront pas une fonction directrice du devenir. Elles seront forcées de suivre la tendance, tellement le modèle est porteur intellectuellement et concrètement. Au mieux elles essaieront d’encadrer juridiquement les dérives possibles de ce modèle. De plus, puisque ce scénario se développe dans la quête accélérée de l’innovation technologique, celle-ci se situant dans une forte compétition géopolitique, les lieux de gouvernance (nationales, continentales) seront forcés à soutenir financièrement « leurs » universités, « leurs » entreprises et le développement de « leurs » infrastructures.

Dans ce contexte, l’espace sociétal de la niche, avec toutes ses multiples activités, prendra de l’ampleur. Des espaces pourront se dégager au sein même des villes désencombrées. Cet espace sera le pendant qui rendra désirable globalement la nouvelle ville intelligente en prolongeant les dynamiques urbaines en cours depuis les années 1980-90, avec le développement des espaces publiques ludiques en abondance. Dans ces activités de niche pourrait s’insérer également la grande toile hyperconnectée. S’insérera certainement le grand secteur de l’industrie culturelle, tels les séries ou les jeux vidéo, qui amplifieront leur développement par de nouvelles technologies qui fusionneront l’expérience individuelle et l’expérience à distance.

 

Le scénario de la transition partielle/progressive

Ce scénario pourrait être lancé par les instances politiques démocratiques et par des cercles soucieux de l’avenir démocratique et qui parviendraient à formuler et à imposer des cheminements négociés.

Il s’agirait d’un scénario qui cherche à la fois à maintenir les avantages de l’actuel scénario hégémonique et à tenter de l’infléchir ainsi que de corriger ce qui apparait comme ses distorsions aux yeux d’une partie de la population, révélées entre autres par la pandémie, et surtout de proposer des perspectives. Ce scénario pourrait se dérouler conjointement à celui de la lutte contre le rechaufement climatique.

Ce scénario remettrait la gouvernance politique au cœur du devenir.

Le problème, dans l’après-pandémie est que ce scénario devrait commencer par faire face aux conséquences du choc du virus : chômage, budget de l’Etat, interventions urgentes dans le système de santé et continuation de la gestion de l’émergence pandémique.

Sa difficulté conceptuelle et stratégique sera celle de parvenir à inscrire ces ajustements partiels comme étape d’un processus de plus long terme de transition. Evidemment, la difficulté sera celle du diagnostic sur les situations actuelles.

Ce scénario pourrait se dessiner le long de diverses pistes, dont le but n’est pas seulement de renforcer un « état providence », concept et cadrage désormais insuffisants, mais de formuler le profil d’un « état démocratique actif », ou d'un "Etat démocratique inspirant".

Le domaine de ce que j’ai appelé la structuration de la société resterait relativement inchangé, même dans une perspective de transition, d’autant plus qu’il est économiquement porteur. Il pourrait y avoir au moins un premier apport en termes de globalisation de l’analyse au sujet des effets systémiques de la structuration, afin de corriger la sectorialisation des analyses et notamment la séparation des domaines économiques des réalités sociétales. Il s’agirait, en quelque sorte, de réencastrer l’économique, le social et le culturel. Ce sont des perspectives ouvertes par la mise en question d’indice tel le « produit intérieur brut » comme instrument directeur du devenir et le remplacer par un indice de « bonheur intérieur brut », ou « bonheur mondial brut ». Par ailleurs ce scénario pourrait chercher des pistes pour voir comment faire intégrer davantage les entités séparées qui structurent les sociétés contemporaines. Il pourrait y avoir également un rééquilibrage accru des filières industrielles, notamment dans des secteurs considérés stratégiques, de même qu'un soutien accru à la filière biologique en agriculture tout comme un soutien à des pratiques plus respectueuse de l'environnement et en faveur d'une économie décarbonée et à une vie plus parsimonieuse.

C'est aussi de manière structurelle, et pas seulement dans les termes d’aide ou de charity, que la question de la mondialisation pourrait être pensée en relation aux déséquilibres mondiaux de développement.

Ce scénario pourrait ouvrir (ou rouvrir) des pistes de justice sociale, question devenue encore plus sensible et devenue factuellement visible : comme une fiscalité moins inéquitable du capital, des transactions financières, des patrimoines immobiliers, des revenus mondialisés. Certains insèrent, à tort ou à raison, dans cette perspective l’idée d’une allocation universelle[vii]. Ce sont des pistes qui ont été ouvertes il y a quelques décennies, mais sans succès. La conjoncture actuelle et une éventuelle vision post-pandémie ainsi que le risque de voir les sociétés encore paralysées par des mouvements de révolte pourraient donner des chances de succès partiels à ces perspectives.

La force de ce scénario consisterait dans le fait de ne pas désarticuler les modalités de structuration hégémonique, mais de tenter de l’infléchir et le compléter dans les faits. Des idées, des suggestions et un relatif vent porteur sont présents dans cette direction. Le devenir dépendra des forces qui tentent de modifier la réalité et son cadrage. Des mobilisations ponctuelles ou de longue durée ne suffiront pas pour rendre légitimes ces objectifs face au plus grand nombre.

La faiblesse interne est celle d’un leadership fort et convaincu et parvenant à une certaine convergence au-delà des appartenances idéologiques. Une faiblesse est également celle d'une élaboration encore tâtonnante du modèle tant sur le plan économique que sur celui des implications sociales et culturelles. Une faiblesse concerne également les incertitudes liées à l’idée d’une transition même partielle du modèle hégémonique.

L’opposition à ce scénario viendra des partisans et partisanes d’un statu quo ou d’un statu quo ajusté qui craignent de perdre ou de voir se réduire leurs positions et leurs avantages solidement établis. Une transition, même partielle, serait considérée trop risquée par eux. Dans le cas où ce scénario aurait un certain écho en Europe serait géopolitique, car actuellement les puissances mondiales, majeures ou mineures, ne semblent pas orientées à adopter ce scénario. Et dans chacun des points évoqués plus haut il y a des divergences de vues à tous les niveaux de la gouvernance : nationale, européenne, mondiale.

Ce scénario dépendra fortement des rapports de force qui s’établiront entre les parties en présence, mais dans un tel scénario de transition, les seuls rapports de force ne suffiront pas car une convergence large est nécessaire.

 

Ce scénario, plus que celui des "ajustements limités" aura besoin de financements et aura besoin de recourir à une réforme de la fiscalité et un rééquilibrage des revenus, en faisant contribuer davantage les populations plus nanties, au sens large du terme, à la richesse commune. Cela suscitera, bien plus que dans le cas de figure d'une contribution exceptionnelle "Covid", des réticences et des oppositions. On touchera là à un tabou. Les uns parleront d'appauvrissement, bien qu'il ne s'agisse souvent que d'une réduction relative des capacité de dépenses non essentielles. Les classe possédantes menaceront une fuite de leurs capitaux. Une véritable transformation culturelle et idéologique serait nécéssaire, tant en ce qui concerne les attitudes individuelles que dans le rapport au collectif.

 

Quoi qu’il en soit, ce scénario aurait avant tout besoin pour réussir du rôle central de l’autorité de la gouvernance démocratique et de celle d’une gouvernance culturelle générale, ayant une force et une vision de leadership à la hauteur de l’enjeu et capable et en condition d’inscrire des propositions partielles dans une vision de moyen long-terme de transition légitime dans une sorte de « global new deal ».

 

 

Le scénario éthique et d’une quête « autre » 

Ce sont des visions qui ont été souvent énoncées pendant la pandémie. C’est le souhait affirmé de vouloir changer de valeurs et de modes de vie. C’est la découverte de la satisfaction éprouvée de vivre un mode de vie plus paisible, moins intense, plus équilibré dans les moments de vie. Chacun ajoutera son propre regard vers cette autre manière : pour les uns, c’est la mise en exergue d’équilibres personnels, pour d’autres ce sont les relations à autrui, pour d’autres, c’est le rapport au transcendent, pour d’autres le rapport à la nature, pour d’autres encore, c’est un ensemble de toutes ces références.

Je ne sais pas quelle est l’étendue sociologique de ces points de vue et qu’elle est la force et la capacité de se traduire en un scénario.

Ce scénario pourrait être porté davantage par des couches de populations plus distancées professionnellement ou culturellement de la logique et des intérêts des forces hégémoniques du quadrige. En particulier les personnes et les groupements dont les activités et les intérêts portent davantage sur les humains que sur les objets, l’argent ou les techniques, tels enseignants, travailleurs de la santé, travailleurs sociaux, leaders spirituels, etc.

Les tenants de ce scénario ne pourront qu’emprunter deux voies. L’une est la proposition de visions ou de rappels éthiques qui pourra se faire par des moyens divers, discours, rassemblements ou manifestations publiques, même menés de manière assez radicale. L’autre voie est celle du témoignage, s’engageant dans des choix de vie en marge, dans la déconnexion ou dans une connexion marginale.

On ne voit pas aujourd’hui la possibilité de développement d’un mouvement de masse allant dans ce sens d’un grand mouvement éthique pouvant peser substantiellement sur les orientations dominantes. D’autant plus que les tenants de ce scénario sont assez fragmentés et dispersés, leurs perspectives étant souvent liées à des perspectives subjectives.

 

Le scénario de la société parallèle

Devant l’absence ou la faiblesse de stratégies de transition, ce scénario envisage de construire concrètement et structurellement, du moins partiellement, une « société alternative ». Il ne s’agit pas seulement de scénario-témoignage, comme ceux évoqués précédemment, comme aboutissement possible de la vision éthique, mais d’une vision structurelle minoritaire qui tente de donner forme à un modèle alternatif. Ce scénario cherche aussi de manière plus ou moins forte, à se déconnecter du modèle hégémonique. Il commence à se construire concrètement dans l’agriculture biologique, dans la production d’électricité « verte », dans le système bancaire, dans les logiciels libres, tout en restant dépendant de l’ensemble du système des technologies d’information et de communication ; il cherche à trouver de nouveaux modes de consommation et de styles de vie et à constituer des espaces ouverts de coopération[viii]. Cette mouvance connait ses dérives dans le développement d’une pseudo médecine parallèle, et elle a connu un échec partiel dans les communautés hippies des années 1970-80, et elle cherche à se construire sur des bases plus réalistes.

Considéré en marge des forces dominantes, ce scénario pourrait servir de laboratoire expérimental de transitions possibles. Il faudra voir si l’après-pandémie verra le renforcement de ce noyau, minoritaire, mais dont certaines idées et pratiques ont percolé dans la société.

La difficulté de ce scénario attrayant pour une fraction mineure, voire marginale, de la population consiste à sortir de sa place de baroudeur anarchique pour ou bien se construire comme système totalement en parallèle au système dominant ou bien s’affirmer au cœur et en compétition de celui-ci.

 

Le scénario de la transition totale

Dans des propos qui ont émergé lors de la pandémie, l’hypothèse d’une transition fondamentale, totale, est souvent évoquée. Il s’agit de transformer totalement le modèle de la société sous l’angle des processus de structuration sociale, mais également des modes de vie et aspects culturels et éthiques qui l’accompagnent. Il ne s’agit pas seulement de rêver à un monde utopique qui se forge dans les subjectivités, mais de mettre en place un scénario concret de transition totale aboutissant de manière relativement rapide. Ceci utilisant des méthodes diverses, électorales, mouvementistes, et dans des formes extrêmes, de type révolutionnaire.

Ce scénario n’a pas actuellement une force réelle et une stratégie concrète consistante et étendue. C’était en partie une hypothèse qui s’alimentait, il y a quelques années, dans l’idéologie islamiste, la domination de cette idéologie religieuse étant supposée parvenir à mettre en place un modèle général de société, elle ne disposait d’ailleurs pas de modèle concret, sauf dans des conduites morales ou, éventuellement, dans la proposition d’une « économie islamique ».

Je signale donc ce scénario dans la mesure où en l’absence de changements, notamment dans le processus de structuration contemporaine sous l’angle notamment des inégalités sociales locales et mondiales et de l’inaction ou la faible et insuffisante action en matière d’environnement avec ses conséquences (famines, catastrophes climatiques, etc.), ce scénario pourrait devenir une voie crédible pour une partie des populations, jeunes et moins jeunes.

L’ensemble de ces scénarios peut être résumé succinctement dans le tableau ci-dessous.

 

Sept scénarios possibles dans la post-pandémie

 

 

Scénario

Axes de force

Porteurs

Aboutissement

Inchangé

Force du statu quo du modèlehégémonique

Individus, groupes intéressés par le statu quo

Chances réduites à cause de l’impact du virus

Ajustements limités

Ne touche pas aux structurations fondamentales.

Modifications partielles surtout dans les institutions et en soutien (limités en raison de situations budgétaires) aux situations plus critiques

Assez nombreux car convergence des opinions moyennes diverses véhiculées dans le monde économique, politique, médiatique

Scénario assez probable

Réponse, en partie faible, aux attentes immédiates et aux questionnements émergés par la pandémie

Renforcement

Force de la vision prospective de relance par le biais des technologies

Couches techniques-économiques et imaginaires technologiques

Probable division du travail entre le politique (scénarios ajustements limités) et le renforcement des logiques structurantes actuelles

Transition partielle

(vers une autre structuration sociale)

Force d’un projet global à partir de la gouvernance politique.

Vision globale face aux divers défis sociétaux

Forces politiques et démocratiques actives.

Risques de la transition pilotés.

Scénario incertain car forces de résistances considérables, faiblesse d’un leadership porteur.

Toutefois tentatives partielles possibles.

Ethique-culturel

Vision idéaliste d’une société différente

Couches de populations professionnellement et par intérêt ou par mission engagée envers l’humain (et non pas vers l’argent, les objets)

Scénario idéel, non concrétisable.

Diffusion d’idées, mais faibles concrétisations.
Faiblesse de projet concret

Société parallèle

Construire une société répondant aux défis globaux et en absence d’un clair cheminement de transition en parallèle et en disjonction partielle du modèle dominant

Groupes minoritaires, mais agissant concrètement

Scénario en phase de construction partielle.
Modèle possible d’expérimentations

Transition totale

Transformation totale de la société dans ces structures et son mode d’organisation

Position minoritaire dans la stratégie d’action concrète sous forme de mouvements de diverse nature

Possibilité de renforcement au cas où aucune réponse aux questions sociétales ne serait donnée.

Conclusion

 

Voici donc une première ébauche de scénarios d’après-pandémie. Ils sont certainement à consolider. La méthode est à améliorer.

Même si l’un ou l’autre scénario semble avoir les atouts pour s’imposer, il faudra voir si les chocs provoqués par la pandémie et sa fonction d’analyser la réalité se maintiendront et auront des conséquences pratiques.

Ces scénarios sont pensés dans le cas du déroulement prévu de l’évolution de la pandémie pendant un ou deux ans, après lesquels la découverte d’un vaccin ou des effets auto-immunisants la feront disparaître. Dans le cas d’un renchérissement d’une nouvelle pandémie ou d’autres catastrophes naturelles ou politiques, d’autres scénarios pourraient se construire, y compris celui de l’effondrement : la chose peut faire sourire, toutefois des bifurcations inattendues peuvent surgir, y compris dans des sociétés disposant de plusieurs mécanismes de stabilisation comme nos sociétés complexes.

Ces scénarios sont pensés en évitant d'y inclure une huitième scénario, celui d'un effondrement mondial, tel celui envisagé par les collapsologues, ou celui d'une scénario catastrophe, dû par exemple à une compétion géopolitique mondiale visant une nuisance généralisé réciproque et abouissant à une chaine de conflits en cascade. Je ne prends pas en compte ce scénario dans l'hypothèse que le monde contemporain, malgré les graves distortions qui traversent son existence et le long apprentissage qu'il doit encore faire pour se vivre comme "mondialisé", en raison de ses imbrications de totue sorte et d'une certaine culture commune acquise, a la capacité de ne pas envisager jusqu'au bout un tel scénario et de se mobiliser pour l'éviter s'il arriverait.

 


[i] Comme l’aurait dit R. Loureau jadis, empruntant le terme à la psychologie (L’analyse institutionnelle, Paris, Minuit, 1970).

[ii] Dans l’espace français, la revue bimestrielle Futuribles et l’association qui l’anime contribuent à la réflexion au sujet de tendances à venir. Elle est centrée sur la société française, mais avec des ouvertures européennes et mondiales. Un exemple célèbre d’étude prospectif avait été celui de H. Kahn et A.J. Wiener, L’an 2000, publié en 1967. En 1970, Alvin Toffler avait publié le livre Le choc du futur . En 1972 D. Meadows et autres auteurs avaient publié le livre à portée plus sectorielle sur Les limites de la croissance. En 1990, sous la direction de Th. Gaudin, avait été publié une étude : 2100, récit du prochain siècle (Paris, Payot). Lire après coup ces ouvrages, c’est voir utilité de ces bilans des sociétés qui tentent de se projeter dans l’avenir, mais également les difficultés dont les prospectivistes sont conscients, quant à la difficulté de penser en dehors des cadres dans lesquels ils vivent, de percevoir les faits émergeants.

[iii]. Sur la prospective et la méthode des scénarios : M. Godet et Ph. Durance, La prospective stratégique - Pour les entreprises et les territoires, Paris, Dunod, 2011(2° éd.) ; M. Godet, « Méthode des scénarios, », in Futuribles, 71, 1983 : 110-119. Une intéressante utilisation de la prospective et de la méthode des scénarios est également celle qui porte de manière préalable sur l’introduction d’innovations technologiques. Voir par ex. : J. Nelson, S. Buisine, A.Aoussat et C. Gazo « Generating prospective scenarios of use in innovation projects », in Le travail humain, 2014/1 Vol. 77 : 21-38. La méthode prospective est plus souvent utilisée par les économistes que par les sociologues. Je pense toutefois intéressant que des sociologues qui analysent des réalités en changements prennent le risque de formuler des hypothèses d’avenir sur base des acquis de leurs analyses en s’inspirant des hypothèses formulées par les prospectivistes. J’ai souvent fait cet exercice, mais de manière peu structurée méthodologiquement. Dernière tentative en date est celle concernant le devenir du jihadisme : F.Dassetto, Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1970-2018), Louvain-la-Neuve, Pul, 2018. Voir spécialement : « Scénarios d’avenir », pp 233-243.

[iv] Cette ébauche se fonde sur une analyse personnelle concernant les transformations contemporaines qui ont connu un premier moment dans les années 1950-60 et un nouveau tournant depuis les années 1980. Cette analyse a bien entendu à l’esprit également de nombreuses analyses qui ont nourri mon regard. Je ne vais pas citer dans les détails, mais je mentionne quelques auteurs volontairement sans aucun ordre ; j’en oublie certainement : Alain Touraine, Anthony Giddens, Ulrich Beck, Jurgen Habermas, Niklas Luhmann, Thomas L. Friedman, David Harvey, Immanuel Wallerstein, Robert Reich, Scott Lash, Gosta Esping-Andersen, Pierre Rosanvallon, Danilo Martuccelli, Bernard Lahire, Laurent Thévenot, Charles Taylor, Riccardo Petrella, Amartya Sen, Jean Tirole, Saskia Sassen, Gilles Lipovetsky, Zygmunt Bauman, Alain Ehrenberg, Manuel Castells, Bertrand Badie, Jean-François Bayart, Eric Sadin, Isabelle Cassiers, Barbara Stiegler, Michel Lallemand , Dominique Méda, Nancy Fraser, Claus Offe, Bruno Latour, Ronald Robertson, Michel Wieviorka, Stuart Hall, Erik Olin Wright, John Urry, Laurent Thévenot, Tristan Garcia. Leurs analyses croisées permettent de faire converger les regards sur les différents aspects de la vie des sociétés contemporaines. Ce sont tous et toutes des auteurs et des autrices qui, sous des angles différents, ont cherché et cherchent à penser le « devenir global » des sociétés contemporaines. Un bilan d’ensemble mériterait d’être conduit. J’avais amorcé ces réflexions dans mon enseignement, dans un petit livre (L’endroit et l’envers. Regards sur la société contemporaine, ed. Labor, 1999) et dans l’un ou l’autre article.

[v] J’emprunte le terme à la sociologue Saskia Sassen.

[vi] Cf. F. Dassetto, « Migrations : un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies », dans La Thérésienne. Revue de l'Académie royale de Belgique, 2019-1, 12p. (consultable en ligne : https://popups.uliege.be/2593-4228/index.php?id=596).

[vii] Je ne vois ni l’utilité ni la dimension de justice dans l’idée d’allocation universelle qui ne change en rien les structures fondamentales inégalitaires de la redistribution des richesses. Mais les défenseurs de cette idée semblent lui donner une autre portée dont je ne comprends pas les arguments.

[viii] Cf. M. Lallemant, L’âge du faire. Hacking, travail, anarchie, Paris, Seuil, 2015.