Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Une polémique stérile : à propos de la lettre ouverte de Vincent Engel adressée à Sammy Mahdi (publiée dans Le Vif du 29 juin 2021) à propos des politiques migratoires et sociales

Felice Dassetto

2 juillet 2021

L’écrivain (et professeur à l’UCL) Vincent Engel a publié une lettre ouverte dans laquelle il qualifie l’action du Secrétaire d’Etat Sammy Mahdi chargé de l’immigration d’être une « déception absolue », « pire que Francken », d’être une « honte », qui amène les migrants au « suicide ». Il attribuS au secrétaire d’Etat des paroles -je ne sais pas s’il les a tenues-, en faisant un parallèle implicite entre la politique en cours et la « Nuit de Cristal », ou aux arguments de ceux qui sont contre l’avortement (tout y passe) et en suggèrant enfin de regarder la série « The Walking Dead » comme exemple du manque de solidarité comparable à ce que le secrétaire d’Etat Sammy Mahdi est en train de faire.

Vincent Engel, rappelle toutes les fautes de l’Occident, qui continue à dominer les pays d’origine des migrants par les intérêts financiers et politiques, par les illusions médiatiques sur l’Occident, par les besoins de main d’œuvre bon marché, par la « perversion » qui ne consiste plus à capturer « les victimes dans leur terre » mais dont la perversion suprême consiste à les attirer dans nos filets en leur faisant miroiter richesse et liberté ».

Une grève de la faim, un rapport de force

Vincent Engel a été ému par les décisions du gouvernement qui consistent à ne pas faire de régularisation collective, qu’il attribue au seul Secrétaire d’Etat, des personnes qui font la grève de la faim à Bruxelles depuis un mois.

Situation dramatique et conflit extrême. Je ne sais pas comment l’idée est née et a réuni autant de personnes.

Ce type de mouvement et de conflit revient de temps en temps depuis le milieu des années 1970 pour revendiquer des régularisations de masse. Ici c’est la revendication d’un groupe.

Et le conflit émerge entre d’une part l’appel à la loi, à ses règles, à ses procédures et à ses principes, car l’appareil judiciaire chargé des réfugiés a donné certainement à plusieurs reprises un avis défavorable à la demande de chacune de ces personnes pour obtenir leur statut de réfugié ou de résident, alors qu’en même temps à d’autres réfugiés le statut a été accordé. En face, l’appel à la pitié, au soulagement au désespoir de ces personnes, à la durée de la permanence sur le sol belge de beaucoup d’entre eux. Ou l’argument, formulé actuellement, des conséquences des effets Covid pour ces personnes travaillant dans des statuts précaires ou sans statut. Ce qu’en dit long sur la dégradation grandissante du marché du travail.

Conflit avec la dramatisation relative de tout conflit: celle d’une grève de la faim et l’émotion qu’elle suscite est extrême ; celle de la condamnation et du dénigrement de la société non accueillante ou de la « forteresse Europe » ; celle de l’idéalisation de la figure du réfugié ou du migrant. C’est un moyen de personnes qui décident dramatiquement, par leur corps même, de se faire entendue plus fort que d’autres et plier à leur faveur une situation qui leur est défavorable. C’est un rapport de force, à raisonner comme tel. Et à tenter de résoudre, comme tout les conflits, par les moyens de la négociation.

Les parole fortes, voire injurieuses en essayant de délégitimer le Secrétaire d’ Etat ne servent à rien, même pas en pensant soutenir les grévistes de la faim.

Peu importe, c’est le droit de chacun. Car au-delà de ce moment dur des relations sociales, la question importantes de la mise en œuvre concrète d’une tentative de politique migratoire reste

Un débat impossible, boiteux concernant les politiques migratoires

En se plaçant du point de vue d’une politique générale et pas seulement d’un groupe spécifique qui cherche à obtenir gain de cause, ce q’ili importe de noter selon moi, c’ est que ces paroles et cette lettre ouverte sont révélatrices de l’impasse du débat en Belgique -et pas seulement en Belgique- autour des questions sociales et sociétales des migrations.

Impasse surplombée et souvent bloquée par des arguments exprimant des sentiments « premiers » de la part de ceux et celles qui sont « pour » les migrants et de leur équivalent antagoniste de celles et de ceux qui sont « contre ».

De telle sorte qu’il n’y pas de débat si l’on entend par « débat » un échange rationnellement argumenté, fondé tant empiriquement que théoriquement et précédé d’une réflexion épistémologique. Et, en l’occurrence, destiné à mettre en place une action politique et pas seulement à dénoncer en général des situations. Comme il devient impossible même de poser des questions et de ,s’accorder sur une tables des matières à traiter.

Mais pour cela un peu de sérénité et de distance par rapport aux pressions immédiates est nécessaire. Certes,, il il y a urgence. Depuis trente quarante ans cette urgence est bien là.

Pour cela ne suffit pas de réunir une commission parlementaire, car le gros problème c’est que ce fait majeur des sociétés, qui a de multiples facettes, connait à mes yeux des lacunes flagrantes d’analyses tant factuelles que théoriques. Il faudra au préalable un temps relativement long, en avançant probablement par étapes concrètes pour ne pas en rester à ne rien faire. En espérant que la connaissance scientifique de ce fait social majeur que sont les migrations humaines au XXI° siècle se renouvelle complètement non seulement dans la perspective d’être en faveur de l’un ou de l’autre, et censément des migrants ou du marché du travail mais qu’elle soit d’un apport éclairant et utile pour une « action politique migratoire globale ».

La même insuffisant se constate aussi dans l’Union européennes. Elle m’était déjà apparue dans le programme inaugural de Mme Ursula von der Leyen. Elle me semble persister, y compris dans d’autres instances internationales.

C’est cette carence qui, à mon sens, fait que depuis toutes ces décennies ()trente quarante ans cette question est dans l’impasse. Ou tout au moins dans l’impasse pour celles et ceux qui s’interrogent sur un développement équilibré d’une réalité aux multiples facettes. Tout ceci en disant et en étant bien conscient que les pressions des intérêts divers, les transformations des marchés du travail qui tendent à trouver de nouvelles formes d’exploitations massives (mais ceci est aussi à analyser), les changements culturels construits et spontanés et d’autres facteurs encore font que le phénomène échappera en partie à la capacité de maîtrise d’une politique. Mais qu’au moins, cette partie de maîtrise recherchée, soit davantage lucide et raisonnée.

Je ne peux pas développer davantage ici ces multiples aspects ; je me permets de renvoyer les lectrices et les lecteurs à un article que s’ai publié dans la revue La thérésienne, titre bizarre d’un périodique,intitulé : « Migrations : un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies » (2019 / 1 ). J’aurais dû écrire : « pour tenter de sortir ».

J’y fait une sorte d’inventaire avec quelques hypothèses au départ des questionnements et des analyses de clarification qu’ il serait utile de conduire, selon moi, si l’on veut tenter de fonder une politique migratoire avec un peu plus de rationalité. Car, hélas, la question n’est pas simple et, en plus, elle n’est pas tout en noir et tout en blanc.