Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Ne pas en rester seulement à la stratégie poutinienne de la guerre totale mais ouvrir des terrains d’échange entre les sociétés civiles européenne et russe.

Agir sur le terrain des opinions et des citoyennetés actives.

 

15 mars 2022- 20° jours de guerre en Ukrayne

Felice Dassetto

 

Je lis dans Le Monde du 15 mars que le 3 mars dernier les recteurs des universités russes ont signé une lettre de soutien à la guerre enclenchée par la Russie de Poutine en Ukraine. Signature contrainte dans cet Etat autoritaire ? Signature convaincue ?
Qu’est-ce que les Universités européennes, les Académies, les Institutions d’enseignement supérieur, et en général la société civile européenne attendent pour commencer à échanger, débattre, argumenter avec les corps de la société civile russe, en Russie, et avec celle qui vit en Europe ? Quelles universités ou laboratoires de recherche ou instances administratives ou institutions académiques qui ont des connexions avec des correspondants en Russie ont écrit, sans agressivité, avec des arguments, pour interpeller leurs correspondants ? Quelle association d’étudiantes et étudiants a pris contact avec leurs équivalents en Russie ? Et plus en général, est-ce que les autres corps de la société civile ont essayé d’interpeller leurs correspondants russes ?

On le sait, après les années Covid, devant faire front au grave problème du réchauffement climatique, on a envie de trouver un rythme un peu apaisé. Et cependant l’urgence politique pour l’avenir de l’Europe nous rattrape. Et c’est urgent d’agir.

Malgré les tâtonnantes négociations entre représentants de l’Etat poutinien et représentants de l’Ukraine les dilemmes concernant le devenir de la guerre restent entiers en ce vingtième jour de guerre. Les réactions de l’armée ukrainienne, les sanctions économiques amènent-elles à une possible négociation, ou bien à un renforcement et à un élargissement de l’action armée ? Quelle va être aujourd’hui la décision militaire de Poutine en vue de se positionner dans un future négociation ? Les oligarques milliardaires, les intellectuels qui donnent à Poutine leur adhésion et qui contribuent à alimenter son idéologie, continueront-ils ou non à le soutenir ? Quid du paiement des dommages de guerre ? Quid du devenir futur des territoires russophones ? Que deviendra l’Etat russe ?

Le cadre imposé par Poutine

Dans tous les cas, au stade actuel, Poutine et ceux qui le soutiennent restent les maîtres du devenir et surtout ils ont gagné certainement au moins sur un point : ils ont réussi à imposer le cadre et les règles du jeu, celui de l’usage de la violence armée entre pays à travers une guerre totale.

C’est la logique bien ancienne de la guerre de conquête que l’invasion armée de l’Ukraine par un des grands pays du monde, la Russie poutinienne, a remis sur le tapis. Alors que dans la civilisation mondiale et européenne du XXI° siècle, dans le changement des mentalités, on pensait que la communication, la coopération pouvaient devenir la modalité de base des relations entre nations et que la négociation, la discussion étaient les modalités privilégiées pour régler des différents entre pays.

Pour des raisons multiples et procédant de la logique et de la culture du passé l’Etat autocratique russe a enclenché la spirale de l’affrontement armé. Les forces en présence ne peuvent plus qu’agir dans cette logique dont pour le moment la Russie poutinienne est le maître du jeu. Même l’action en protection des civiles, comme l’obtention de couloirs humanitaires ou le respect du droit de la guerre ne peuvent se dérouler que suivant le bon vouloir du maître. Il a même réussi à imposer son cadrage en décrétant sa vérité de la non-guerre. En utilisant un dosage habile de rhétorique et d’actes meurtriers, en utilisant la menace nucléaire, Poutine a même réussi à installer les limites de l’action européenne possible en soutien à l’Ukraine.

Actuellement, après ces semaines de guerre, malgré la résistance des Ukrainiens, malgré la réponse des sanctions économiques de l’UE et des pays de l’OTAN, malgré des positions commerciales de nombreuses entreprises globales, malgré le vote à l’assemblée générale de l’ONU (qui a obtenu quand même l’abstention ou l’absence du vote de 28 pays africains, que l’on tend à passer sous silence, mais qui sont assez significatives et sur lesquelles il faudra réfléchir), le devenir continue à être dans les mains de la stratégie poutinienne, même si la victoire du régime russe n’est pas inéluctable. Ainsi l’avenir reste très, très incertain, ou plus exactement il reste incertain suivant les règles du jeu que Poutine impose.

Le dépassement du cadre Poutinien et les sociétés civiles russe et européenne

La question est, qu’en étant tétanisés par le cadre et le jeu que Poutine est parvenu à imposer, à savoir celui de la confrontation frontale, de la force et de la violence, en ne pouvant que constater la faible et lente efficacité de toute action de négociation et diplomatique d’où qu’elle vienne, que l’on ignore d’autres voies et d’autres acteurs possibles du jeu, en particulier la société civile russe ou une partie d’entre elle. Puisque la réaction à l’invasion a dû se faire -et s’était inévitable- selon la logique de l’affrontement armé et de l’affrontement économique à travers les sanction on a oublié la possibilité de promouvoir d’agir sur un autre terrain, celui de la discussion, de l’argumentation avec la société civile russe, donc en amont de Poutine, ses militaires, son appareil d’Etat autocratique, sa frange directe qui le soutien..

Certes on sait qu’il existe une partie de la société civile qui cherche depuis des années à se faire entendre au risque de sa liberté et parfois de sa vie. Elle fait preuve d’un courage admirable. Cette voix est minoritaire, ce qui est facile à comprendre entre autres en raison de ce régime autoritaire qui pénètre dans les rouages de la société, mais elle reste courageusement active.

Mais la question est de savoir ce qu’il en est de la partie de la société civile qui reste silencieuse ou qui se prononce à mi-mots. On peut faire l’hypothèse que cette partie, qui est probablement une « majorité silencieuse ou « murmurante »», existe bel et bien et qu’elle ne partage pas en tout la politique poutinienne et encore moins sa politique guerrière et meurtrière et encore moins à l’égard du peuple ukrainien.

La société russe ne parle pas à l’unisson avec le maître du Kremlin et ses acolytes. Sont peut-être nombreuses et nombreux celles et ceux qui partagent des aspects de la vision géopolitique ou les tendances culturelles dominantes en Occident. Ou encore qui partagent le malaise et l’insatisfaction face à la solution donnée dans le jeune Etat ukrainien à la situation complexe et embrouillée des minorités ethnolinguistiques et en particulier russes. Les nœuds de la cohabitation y sont nombreux, hérités du long passé historique et du passé soviétique plus récent.

Mais l’on peut affirmer avec certitude que dans cette société civile russe il y a de nombreuses personnes qui considèrent comme injustifié et inacceptable, pour une conscience contemporaine qui vit dans le XXI° siècle, d’utiliser la violence d’une guerre totale comme prolongement et instrument de la politique, comme le fait le régime poutinien qui ramène ainsi tout le monde aux logiques du XIX° et du XX° siècle.

D’autant plus que la politique guerrière va, à terme, à l’encontre de ce qu’en général les populations ordinaires souhaitent, à savoir de vivre, elles-mêmes et leurs enfants, une vie de bien-être, la plus sûre, la plus juste et -de plus en plus- la plus libre possible.

La société civile européenne ne s’est pas mobilisée, n’est pas devenue actrice d’une action d’information, de discussion en direction de la société civile russe, dans sa langue. En avançant des argumentaires, des explications dans la plus grande objectivité possible, sans accusations contre la Russie en général, sans défense des positions européennes en général, pour parvenir à débattre et, avant tout, arrêter cette situation ignoble de destruction de vies humaines, tout comme de destruction des richesses que toutes les sociétés devront ensuite payer.

Ceci avec tous les moyens que donnent les réseaux sociaux.

Pour interpeller, afin de poser en termes moraux la question de cette guerre, ce qui semble être éjecté des argumentaires contemporains sous l’influence des arguments militaires et des stratèges politiques et des logiques d’intérêts. Pour poser la question des avantages à long terme d’une culture de paix. Deux questions de fond ignorées, inconnues, rejetées par le président de la Russie, comme par beaucoup d’autres dirigeants du monde, mais qui sont tellement importantes pour les populations civiles de la planète.

Il est urgent, qu’à côté des actions armées et humanitaires, que les sociétés civiles européennes, les jeunes et moins jeunes, tellement habiles et imaginatifs dans l’usage du web, se mobilisent et prennent l’initiative avec tous les moyens possibles, là où l’on est, là où c’est possible, d’écrire et d’inonder d’informations et d’interpellations l’un ou l’autre pan de la société russe : des citoyens et citoyennes, des travailleurs et travailleuses, des syndicats, des industriels, des entreprises de services, des universitaires ou des académiciens, des intellectuels, des jeunes, des soldats et des gradés de l’armée, des chefs religieux à commencer par ceux de l’Eglise orthodoxe chuchotée par le régime, etc. et que cette société civile russe ordinaire puisse recevoir le plus possible des messages. Ce sera un complément à l’action de la société civile déjà active et du rôle que vont jouer les mères et les familles des soldats russes tués dans cette guerre absurde, comme ce fût le cas lors de la guerre en Tchétchénie.

Ces interpellations pourraient également s’adresser aux dizaines de milliers de citoyens et citoyennes russes qui vivent dans des pays européens. Ils ont connu, en immigrant en Europe, d’autres modalités d’exercice du pouvoir. Elles pourraient exister également dans leur propre pays d’origine et aller de pair avec l’attachement à la patrie, à la culture, à la langue, à la civilisation.

Pour les Européens, il s’agira de prendre conscience que le problème du régime de Poutine n’est pas seulement une question interne russe, mais que si ce type de régime de violence armée, cynique et systémique reste au pouvoir et fixe les règles du jeu, c’est un véritable poison et un virus qui gangrènent les sociétés du monde.

Les sociétés civiles européennes et les multiples organisations ne doivent pas attendre que l’initiative vienne d’ailleurs. Pour les autres sociétés civiles des pays démocratiques cette guerre est lointaine. Pour les européennes et les européens cette guerre est proche. La solidarité humanitaire dont ses sociétés font preuve en soutien des réfugiés auraient avantage à se doubler d’actions civiles mais engagée dans la construction des mentalités de paix avec les populations placées dans « l’autre camps » par des fauteurs de guerre.

Un Poutine vieillissant envisage de terminer les dernières années de sa vie en pensant instaurer une Russie durable suivant la logique désormais désuète qui a été la sienne et qui avait forgé son Ancien Monde jusqu’au XX° siècle. Mais nous vivons au commencement du XXI° siècle avec une autre vision quant au mode de construire l’avenir, certes encore bien incertaine dans sa traduction concrète. Poutine et ses acolytes, malgré tout et malgré leurs succès éventuels, sont des gens du passé.