Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Migrations : quelques questions

 

Felice Dassetto

Octobre 2008

 

 

  1. Préalables

Les positions contenues dans ce texte sont sous-tendues par des positions implicites :

-        L’insatisfaction quant aux positions contrastées entre ceux qui sont « pour » les migrations au nom du devoir d’accueil, du droit, de la générosité, de la beauté du mélange des cultures, des besoins de l’économie ou de la démographie et ceux qui sont contre au nom de la crainte, de l’envahissement etc. ;

-        L’insatisfaction quant au lien insuffisamment fait entre mode de développement et migrations

-        L’insatisfaction quant  à l’enfermement dans un « modèle » de migrations (celui des années 1945-1980) qui ne correspond pas nécessairement au modèle contemporain.

-        L’insatisfaction à l’égard d’analyses qui enrobent la lucidité de l’étude des processus sociaux d’émotion, de militantisme. Il me semble important faire la distinction car si la prise de position éthique, voire l’émotion sont souvent en amont des motivations qui mènent aux choix des sujets de recherche, voire aux choix professionnels, il importe que celles-ci gardent une certaine rigueur et froideur analytique. La sociologie de la dénonciation et la sociologie militante ne contribuent d’ailleurs pas à la cause qu’elles prétendent défendre.

 

  1. Quelques éléments d’analyse

Je vais essayer de présenter de manière synthétique quelques éléments d’analyse.

  1. Il y a plusieurs modalités de déplacements de populations.
    1. Celle de domination : conquête, colonisation. C’est le déplacement accompagné par l’imposition de la contrainte et la captation par la violence de ressources matérielles.
    2. Celle ludique, des voyageurs et aujourd’hui appelée tourisme qui prend des dimensions importantes, dites de masse. Elle peut dans certains cas devenir une captation de ressources. Elle se caractérise par une dimension de recherche de soi, de subjectivité, dans le cadre d’un marché et d’une offre touristique.
    3.  Celle, appelée migration, dans le cadre de la colonisation ou de la conquête d’abord (par exemple la ruée vers l’Ouest américain des colons, ou la présence des colons en Algérie) et ensuite à partir de la fin du XIX° siècle des migrations comme extension mondiale des mobilisations par le travail salarié.  C’est un déplacement qui se justifie par des raisons économiques.
    4. Celle dont les causes sont dues à l’oppression des personnes, qui peut couvrir un éventail de situations : depuis un mal être social (due à une société bloquée, à la formulation d’aspiration) jusqu’à des persécutions et des dangers personnels dus à des régimes étatiques, à des conflits entre populations, à des guerres. Dans ces derniers cas ont été mis en place des systèmes de protection appelés refuge politique.
    5. Dans les milieux onusiens on parle aujourd’hui de « migrations mixtes » pour décrire le fait que dans les flux contemporains (intra africains, d’Afrique vers l’Europe, d’Asie vers l’Europe) se mélangent des migrations  au sens classique (sens c) et celles d’asile politique. Cette description des flux peut prêter à une confusion analytique.
  2. On se focalisera ici sur les migrations, au sens économique, car elles restent les tendances majeures tout en prenant des formes multiples : légales, clandestines, quasi-refuge politique…).
  3. Or, les migrations, dans le contexte de mobilisation de la main d’œuvre propre à l’Occident, ne se justifient pratiquement jamais uniquement sur base d’une tension quantitative sur le marché de travail. Ce n’est pas parce que manquent « quantitativement » des maçons, des plombiers, voire des informaticiens ou des infirmières ou de personnel domestique qu’on recours à l’immigration. Mais parce que manquent des travailleurs qui acceptent de travailler à ces condition-là (de salaire, de travail, de sécurité). C’est donc un manque « qualitatif ».
    Autrement dit, l’immigration est intéressante sur le marché du travail si et seulement si elle permet un traitement différentiel de la main d’œuvre. Dans certains cas ce traitement différentiel prend la caractéristique d’une exploitation.  Aujourd’hui elle prend la forme de quasi réfugiés, clandestins etc.
  4.  Il est possible que les « besoins futurs » s’orienteront non seulement vers les activités économiques occidentales non exportables (exemple bâtiment, travaux publics), mais aussi vers des services aux personnes. Un des enjeux économiques des migrations à venir sera l’usage exploité d’une main d’œuvre en fonction d’une réduction des coûts de gestions des populations autochtones. Ceci à titre privé (d’où l’usage intensif d’immigrés dans la domesticité ou dans l’assistance privée aux vieux ou encore dans le domaine du sexe) ; ou bien dans les services publics (hôpitaux, maisons du troisième et quatrième âge, petite enfance). La question des coûts de gestion des populations âgées va être cruciale dans les années à  venir…. En attendant que se perfectionnent des techniques d’exportation des vieux vers des lieux au climat et à la main d’œuvre favorable.
  5. Les instances onusiennes utilisent  régulièrement l’argument démographique : l’immigration comme solution au vieillissement européen. Cette analyse conduite par des macroéconomistes-démographes est particulièrement grave par sa légèreté car : i) ne pose pas la question des raisons sociales et culturelles de la crise démographique de certains pays européens (qui fait d’ailleurs que les immigrés à la deuxième génération alignent leur fécondité sur celle des autochtones) ; ii) ignore complètement la question sociale et culturelle qui apparaît au contraire comme une question majeure ; iii) ne pense qu’à une réponse sur le court terme au marché du travail et à une analyse macroéconomique au sujet des équilibres de la sécurité sociale.
  6. Aujourd’hui, sur le marché de travail, à part certains secteurs qui ont besoin et qui utilisent une main d’œuvre exploitable, il n’y a pas besoin d’immigration. Sinon il faudrait expliquer en même temps le haut taux de chômage européen et l’ouverture des migrations.
  7. Les processus rapides de mondialisation des migrations, la concentration de populations « étrangères » dans certains espaces urbains en fonction du marché du logement, posent désormais la question majeure : non pas (ou pas seulement)  celle de l’intégration des immigrés, mais celle de l’intégration des populations autochtones aux immigrés.
  8. Du point de vue des espaces d’émigration on pourrait faire l’hypothèse que l’émigration est un facteur de non développement. Elle contribue dans le meilleur des cas à la survie dans le statu quo. Dans le pire des cas elle est un facteur qui aggrave le non-développement (par le départ des énergies jeunes, par la contribution objective aux statu quo des privilèges et potentats locaux, dépense somptuaires, habitudes de consommation).
  9. Une partie de l’émigration contemporaine (africaine ou d’autres origine), venant notamment des espaces urbains, se vit moins comme immigration de travail que comme immigration de consommation et d’accès aux avantages du welfare. Ce sont les « images » de l’Occident consommatoire qui attirent.
  10. Evidemment les facteurs d’expulsion (sous-développement, crises politiques, désertification….) ne sont pas à ignorer. Mais on n’a pas encore fait la part entre le poids de facteurs « objectifs » et le poids de facteurs « culturels et subjectifs ».
  11. En soi l’émigration/immigration, globalement, tant pour les espaces de départ que d’arrivé, n’est pas une chose nécessairement positive, même si souvent, les migrants la vivent subjectivement comme telle.
  12. Il importe développer une information importante à l’égard des pays d’émigration.
  13. Il importe de sortir du modèle migratoire du XX° siècle : besoin du marché du travail+ implantation stable des immigrés à but démographique+ intégration sociale welfairienne
  14. Il importe d’envisager un nouveau « modèle » migratoire qui pense l’émigration comme élément de la coopération au développement et qui fonctionne :

Ce besoin est inhérent au mode capitalistique de développement : autrement dit la migration est fonctionnelle au mode capitalistique de fonctionnement qui vise à accroître l’accumulation capitalistique par la réduction des coût salariaux. Le concept de Marx de « plus-value absolue » garde toute sa pertinence.

Première conclusion intermédiaire : dans l’état actuel d’usage de l’immigration, être favorable à l’immigration signifie être favorable au modèle capitalistique de développement et ceci malgré le discours généreux d’une certaine gauche en faveur de l’immigration.

Etrangement sont à faveur de l’immigration (pour des raisons diverses) un certain patronat et une certaine gauche généreuse et  humaniste.

Par ailleurs dans le cadre du welfare state l’Etat prend en charge la gestion des populations au point de vue d’un revenu minimal, de l’assistance santé, de la scolarité, du logement. 

Deuxième conclusion intermédiaire : On ne peut donc pas dire simplement  oui à l’ouverture des migrations sans poser en même temps la question de la gestion de ces populations (et ceci en absence d’un besoin « aspirant » du marché du travail) et ses coûts.

Cette question est d’habitude ignorée ou moralisée ou stigmatisées. Les inquiétudes des citoyens (souvent moins favorisées) sont peu prises en comptes ou bien vite qualifiées de xénophobes voire racistes. Or il y a aujourd’hui une question majeure d’adaptation culturelle et sociale réciproque. Mais il y a également une question de gestion démocratique : une société, un Etats ne peuvent pas se vivre (quitte à payer des coûts très élevés) dans une perspective de mouvement, d’accroissement rapide et incessant des populations. Si les Etats-Unis ont pu le faire à la fin XIX°-début XX°siècle c’est parce que à l’époque i) l’aspiration par le marché était puissant en plein dans la deuxième révolution industrielle ; ii) la densité de population était faible et les espaces « ouverts » considérables ; iii) l’Etat ne fonctionnait pas comme Etat welfairien.  Aucun de ces conditions sont présentes aujourd’hui en Europe.

Troisième conclusion :

Si on est à faveur de l’immigration on doit poser en même temps la question de la gestion welfairienne de celle-ci et des coûts que cela implique (alphabétisation, scolarisation différentielle, assistance sociale…) et celle de l’intégration des populations aux immigrés (sous peine de la récupération des question par une extrême droite nationaliste et xénophobe).

Quatrième conclusion : il serait important de sortir de i) l’image  exclusive du migrant nécessairement besogneux (ce ne sont pas les personnes qui émigrent qui sont nécessairement ceux qui sont plus dans le besoin), ii) de l’image de l’immigrant travailleur, iii) de l’immigration facteur de développement.

 

 

3. D’une analyse à des perspectives

 

 

-        comme migration tournante raccourcie (ex. 3 ans max) en fonction de besoins explicites du marché du travail. La question serait de voir si avec des traitements différenciés (ce qui du point de vue syndical est relativement inacceptable, mais en même temps les syndicats acceptent sans broncher le travail clandestin)

-        associé à des projets locaux de développement

-        où le salaire est en partie versé à ces projets locaux

-        sur base d’accord interregionaux les moins coûteux possible en gestion

e) Ceci dit en sachant que continueront des arrivées clandestines, alimentées par un commerce très lucratif de la clandestinité et dans certains cas, par un besoin du marché du travail illégal.